Justin sait ce qu’il veut : collectionner les conquêtes et qu’on ne lui dise jamais ce qu’il doit faire. Hors de question pour lui de s’engager dans une relation sérieuse. Impulsif et rentre-dedans, il n’a pas sa langue dans sa poche.
Après être tombé dans la drogue, il s’installe à San Francisco où Scott, son meilleur ami, veille sur lui. Mais cette amitié fusionnelle est sur le point de devenir explosive. Un geste, un regard, et les tensions s’animent.
Tandis que les doutes l’assaillent, Justin se rapproche dangereusement de son passé... sans oublier qu’il suffit d’un seul pas pour que tout vole en éclats.
Chapitre Premier
J’ouvre à peine un œil. L’épaisse fumée blanche stagne dans toute la pièce. Les cadavres d’une bonne trentaine de cigarettes débordent du cendrier, tandis que les cendres froides sont éparpillées sur la table basse du salon et sur le tapis. Affalé dans le canapé d’angle en cuir noir, la tête enfoncée dans un coussin, je tends mollement le bras et extirpe d’un paquet une énième cigarette. Je l’allume et aspire une grande bouffée. Puis, je referme les yeux. La fumée sort de mes narines pour former un nuage opaque tout autour de moi. J’essaie de faire des ronds, mais non, et puis si. Et finalement, j’abandonne, le cœur n’y est pas.
J’aurais dû ressentir quelque chose. Sentir mon cœur se briser, ou un truc comme ça. Mais rien… J’aurais dû frapper contre le mur, frapper si fort que mes poings en auraient troué le placo peint en gris clair. Rien. J’aurais pu hurler, crier, tout casser, me soûler, partir en boîte de nuit, faire n’importe quoi avec n’importe qui. Toujours rien. Pas la moindre émotion. Seule la promesse de nuits en solitaire m’obsède et me ronge.
J’ai pris trois ans de sa vie, ça lui a suffi. Jusqu’à cette nuit. Emily a seulement eu pour but de combler le néant de mon existence, comme un meuble dans une pièce vide, mais tout vient de s’arrêter. J’avale une nouvelle bouffée et la recrache rapidement, las, écœuré par les deux paquets fumés en quelques heures.
Les rayons du soleil de midi me forcent à me lever. Ou alors est-ce le bruit infernal de mon colocataire qui claque la porte en rentrant dans la maison, au moment même où je m’apprête à baisser le store ?
— Tu peux faire moins de bruit ? grognai-je en écrasant ma cigarette dans le cendrier.
— Justin, faut vraiment que t’arrêtes de fumer comme ça ! s’exclame-t-il en retirant veste et chaussures. Et pourquoi faut-il que tu sois toujours à moitié nu quand je rentre ? Tu bosses pas aujourd’hui ?
— Plutôt marrant comme remarque de la part d’un mec qui passe la moitié de son temps à poil, ricanais-je.
Scott lève les yeux au ciel, exaspéré.
— Je gagne ma vie, moi ! Et tu ne m’as pas répondu… Pourquoi t’es pas au taf ? Et c’est quoi tout ce bordel ? s’écrie-t-il en agitant ses bras pour chasser le nuage de fumée qui a envahi la pièce. T’es plus un pompier, t’es l’incendiaire, c’est pas possible !
Il regarde en direction de la cuisine.
— Sérieux, Justin, t’as pas sorti la poubelle !
Je hausse les épaules et m’accoude au rebord de la fenêtre. C’est vrai que j’ai abusé… Scott est à quelques mètres de moi, et je ne le distingue même pas correctement.
— Figure-toi qu’Emily m’a largué ! Alors désolé, mais j’ai pas franchement la tête à aller travailler ni à prendre soin de mes poumons.
— Et c’est ça qui te met dans cet état ? Genre, tu t’y attendais pas ?
— Bah… pas vraiment… dis-je en faisant la moue.
— T’es pas croyable ! Ça fait trois ans que tu la balades, trois ans qu’elle s’attache à toi pendant que tu vas voir ailleurs quand l’envie t’en prend, trois ans qu’elle te pardonne et… t’as vraiment cru que ça allait durer toute la vie ?
— Non, j’ai pas dit toute la vie, t’es fou ! Mais au moins quelques années de plus… Et puis, je te signale que je n’ai pas passé trois ans à la tromper ! C’est arrivé quoi… deux ou trois fois ?
— Cynthia, Jazz, Mady, Amber, Mel, Kelly, Cindy, Tara… je continue ?
— Oh là, oh là, c’est bon, mec, j’ai vingt-deux ans, je te rappelle ! Je fais ce que je veux, et je t’ai pas demandé de faire mon procès ! Et puis pourquoi tu la défends ? Tu veux te la taper, ou quoi ? Remarque vas-y, le champ est libre maintenant !
Scott me fusille du regard, et je comprends qu’il vaut mieux ne rien ajouter. Je passe rapidement ma main dans mes cheveux blonds mi-longs pour me détendre, fais craquer les articulations de mon cou et reporte mon regard bleu azur sur la pièce. Ou plutôt devrais-je dire, le dépotoir. Dans la cuisine, les placards en bois blanc sont presque vides. L’évier déborde d’assiettes et de couverts sales, tandis que, de la poubelle, émane une odeur nauséabonde que celle du tabac froid ne parvient pas à masquer. Sur la table à manger, je n’ai même pas pris la peine de nettoyer le restant de miettes de mon repas d’hier.
Je me tourne et ouvre la fenêtre. L’air frais me fait du bien, et j’en inspire une grande bouffée. J’entends Scott ouvrir celles des autres pièces du rez-de-chaussée pour créer un courant d’air afin que la maison s’aère vite. Je reprends appui sur le rebord pour savourer ce petit vent qui vient taper dans mon dos. Scott revient, deux bières à la main, et m’en tend une.
— Bon, à ton célibat, Justin ! annonce-t-il, un sourire aux lèvres, en levant sa cannette.
— Merci, mec. Elle va faire du bien celle-là. Et le boulot, ce matin ?
— J’ai peut-être un gros contrat en vue. Mon agent m’a dit que j’avais été repéré par une grande marque et que j’allais être appelé pour un casting. Y a plus qu’à croiser les doigts !
— Super ! J’espère que ça va le faire ! Et c’est quoi comme marque ?
— Armani.
Sous le coup de la surprise, j’avale ma gorgée de bière de travers et me mets à tousser. Quelques secondes sont nécessaires pour que je reprenne ma respiration et déglutisse correctement. Puis, je relève le visage vers Scott qui s’amuse de ma réaction, ses yeux marron brillant de fierté sous ses cheveux bruns impeccablement coiffés.
— Armani ? Putain, beau gosse ! Avec ça, tu seras sapé au top !
— C’est pour leur collection de sous-vêtements… et je serai en duo durant tout le contrat.
— En duo ?
Je pousse un sifflement d’admiration.
— Eh bien, il y en a qui ne se refuse rien, on dirait. Monsieur Scott Lukas va tâter du beau p’tit cul pendant des mois, voire des années !
— Justin, arrête, c’est pas ce que tu crois, me contredit-il.
— Attends, attends… Celle-là, tu ne vas pas me la faire à moi. Genre tu vas passer tes journées en boxer à côté d’une nana en string, et il ne va rien se passer ? Nan, je peux pas te croire. J’engagerais même le pari que…
— Je serai en duo avec un autre mec ! me coupe-t-il.
J’en reste sans voix. L’information monte lentement à mon cerveau, et je mets quelques secondes à comprendre ce que Scott m’explique. Puis, la connexion se fait… Cette fois, je ne peux retenir un grand éclat de rire. Il ne se départit pourtant pas de son sourire et continue de boire sa bière comme si ma réaction ne l’atteignait pas.
— Allez… sors-moi le fond de ta pensée, m’invite-t-il, tout en sachant pertinemment où je veux en venir.
— Tu vas encore passer plus de temps à poil, et avec un mec ! T’es une vraie tarlouze !
— Peut-être, mais je serai riche, si tout se passe comme prévu, commente-t-il en s’approchant de moi.
Il vient me donner une accolade pour fêter ce potentiel contrat qui, je dois bien le reconnaître, est une opportunité à ne surtout pas manquer ! Je m’apprête à lui faire part de ma fierté, quand il se crispe, puis me pousse pour prendre ma place à la fenêtre.
— Putain, Justin ! Avec tes conneries, on a failli rater ça ! Ça risque de te plaire, mate !
Dehors, un camion est garé devant la maison voisine. Un camion de déménagement. Une jeune femme porte des cartons et fait des allers-retours, les bras chargés. Elle est en train de s’installer ! De longs cheveux châtains, une taille moyenne, une silhouette svelte, tout ce que j’aime. Même son style est parfait : short en jean, débardeur blanc, baskets et casquette. Simple et efficace.
— Pince-moi, je rêve ! C’est plus un pétard, c’est un avion de chasse ! m’exclamai-je.
— T’imagines, ça se trouve, elle aide juste sa grand-mère à emménager, et on va se coltiner une vieille et ses chats toute l’année, temporise Scott.
— Et elle est où la vioque, alors ?
— Je sais pas, moi… Encore à l’hospice ?
J’éclate de rire et lui donne une tape sur l’épaule pour qu’il me suive. J’enfile mes baskets à la va-vite, ne prends pas la peine de mettre un tee-shirt et ouvre la porte, en jean et torse nu. Scott, sur mes talons, me jette un regard interrogateur, tout en s’amusant de la situation.
— Bah quoi ? On va vérifier ! dis-je avec un grand sourire.
Lorsque la porte d’entrée claque, nous sommes déjà sur le trottoir, à quelques pas du camion, à chahuter comme des gosses pour être le premier à parler à la jolie inconnue qui est en train d’attraper un nouveau carton. Du haut de notre mètre quatre-vingt-cinq chacun, nous nous penchons sur ce petit bout de femme à l’air si fragile mais si vivante à la fois. Elle ressemble à une poupée qu’on préférerait garder précieusement dans sa boîte.
Très vite, elle nous remarque et nous adresse un signe de la main, nous invitant à approcher. Arrivé à sa hauteur, je croise son regard marron pétillant. Ses joues rondes sur son visage ovale rougissent lorsqu’elle nous détaille de haut en bas. Ça va être facile, c’est même gagné d’avance.
— Excusez-moi, les gars. Je galère un peu à vider mon camion toute seule, vous pourriez me donner un coup de main ? nous demande-t-elle avec un large sourire.
— Ouais, bien sûr, on va t’aider, répond aussitôt Scott.
— Avec plaisir même, ajoutai-je sur le même ton.
Elle attrape un carton et remonte l’escalier, avant de disparaître derrière la porte d’entrée. Sans plus attendre, je pousse Scott d’un coup d’épaule et me rue le premier dans le camion.
— Tu es déjà hors-jeu, mec ! m’exclamai-je en lui lançant un clin d’œil complice.
Je m’empresse ensuite de ramasser le premier carton qui me vient pour rejoindre au plus vite notre jolie inconnue. Scott lève une nouvelle fois les yeux au ciel. Alors qu’il saisit un tas de planches, j’entre déjà dans la maison.
Je cherche la belle brune du regard et finis par la trouver dans la cuisine, au bout du couloir. Appuyée contre l’évier, elle s’essuie le front du dos de la main et pousse un soupir.
— Je le pose où ? demandai-je doucement, pour ne pas la surprendre.
— Tu peux le laisser ici, ça ira très bien, merci, répond-elle en désignant d’un signe de tête un recoin de la pièce.
Je m’exécute et fouille dans ma poche. Si elle fume aussi, c’est parfait. C’est indéniable, partager un moment autour d’une clope a toujours aidé à briser la glace et à faire connaissance plus vite. Je sors mon paquet de cigarettes. Vide. Eh merde !
— Tiens, dit-elle en m’en tendant une, que je m’empresse de prendre.
— Merci !
— Ça fait à peine cinq minutes que tu as fumé et t’es déjà en manque ! s’exaspère Scott, derrière moi.
Il pose les planches contre le mur et s’approche de nous.
— Merci, les gars, vous êtes adorables ! Et donc, vous êtes ?
— Je vois que tu n’as même pas pris la peine de te présenter, me gronde gentiment Scott, avec un regard de reproche. Eh bien je suis Scott Lukas, et le malpoli, c’est Justin Harris, mon coloc.
— Enchantée, moi c’est Nora.
La jeune fille sort un briquet de sa poche et allume sa clope. Je m’avance près d’elle et plisse légèrement les yeux sans la quitter du regard. Ma cigarette à la bouche, je tire une bonne bouffée et rejette la fumée sur le côté. Elle m’observe et semble amusée. Je ne détourne toujours pas le regard. Ça, ça marche toujours avec les filles. Alors que je la dévisage, je remarque sur son teint pâle des taches de rousseur qui lui donnent beaucoup de charme. En y réfléchissant bien, je ne me suis encore jamais tapé de nana qui en ait.
— Qu’est-ce qui t’amène ici ? demande Scott pour briser le silence qui s’est installé.
— J’ai quitté New York il y a trois mois.
— Trois mois ? Et tu n’emménages que maintenant ?
— J’avais un petit appart provisoire sur Alamo Square jusque-là, le temps de trouver quelque chose de mieux.
— Donc, c’est bien toi qui t’installes ? Tu n’es pas en train d’aider ta grand-mère à emménager ?
Nora le dévisage sans comprendre où il veut en venir. Je lâche un petit rire en secouant la tête. Heureusement, notre nouvelle voisine ne semble pas être du genre à se vexer rapidement et paraît s’amuser de la situation. Scott reprend très vite son interrogatoire :
— Travail ?
— Rupture.
— C’est un signe, ça ! ricane-t-il en me donnant un coup de coude.
Cependant, je ne bouge pas. Je ne réagis pas. Je garde les yeux rivés sur Nora afin d’essayer de percer à jour sa personnalité. Un léger sourire se dessine alors sur ses lèvres lorsqu’elle lève le regard vers moi.
— Faudrait déjà que ton coloc sache utiliser sa bouche, raille-t-elle.
Sa pique m’amuse. Cette nana semble avoir du caractère, et j’aime ça.
— Si vous avez encore un peu de temps à m’accorder, vous pensez que vous pourriez m’aider à finir de vider le camion ? J’ai l’impression de ne pas en voir le bout, sans compter qu’il faut que je commence à organiser tout ça ! s’exclame Nora avec un geste vers son joyeux bordel encore emballé dans chaque recoin de la maison.
Je regarde Scott, qui hausse les épaules. Aussitôt, nous nous mettons à la tâche. Il nous faut une bonne heure pour transporter tous les cartons, les meubles et autres bricoles à l’intérieur de la maison. Pour l’instant vide, elle paraît assez austère avec ses murs blancs défraîchis, son absence de décoration, ses fenêtres sans ornements. J’ai du mal à imaginer une fille aussi pétillante que Nora vivre dans cette maison sans âme, et j’envisage déjà de lui proposer mon aide pour effectuer quelques travaux si nécessaire.
— Bon, eh bien, voilà, tout est là… Si tu as encore besoin, on est juste à côté, n’hésite pas à venir sonner à la porte, dit Scott en déposant une lampe sur pied dans le salon.
— Je vous remercie encore une fois, votre aide m’a été précieuse. Je ne manquerai pas de vous rendre la pareille si vous avez besoin de quoi que ce soit.
— Si tu insistes, je dirais pas non à une p’tite…
— Merci, c’est gentil, me coupe Scott en me jetant un regard noir. À très vite alors. Et bonne installation !
Puis, devant l’air décontenancé de Nora, il m’attrape par le bras et me tire en direction de l’entrée. Notre nouvelle voisine nous adresse un dernier sourire, un peu plus figé, et nous raccompagne sur le seuil avant de refermer la porte derrière nous.
— Le seul moment où tu décides d’ouvrir la bouche, c’est pour tout foutre en l’air ! Tu peux vraiment pas t’en empêcher !
— J’allais juste demander une petite bière, qu’est-ce que tu vas chercher ? m’offusquai-je.
— Je te connais trop bien pour seulement oser te croire, réplique Scott en faisant la moue.
— Toute façon, t’avais aucune chance ! répliquai-je, amusé.
— C’est vrai que maintenant, tu en as plus que moi… Crétin !
— Tu sais, on a qu’à se dire une chose.
— Hum, je t’écoute.
— Le premier qui se la tape ?
— Tu grandiras jamais, pas vrai ?
— Oh… comme si ça ne t’avait pas traversé l’esprit !
— Je n’en aurais pas fait un pari mais… tu as raison, ta défaite sera encore plus belle ainsi.
Nous rions et nous nous serrons la main pour sceller notre engagement. Je jette un dernier regard vers la maison hexagonale, identique à la nôtre. Scott a bien fait de choisir celle en bleu. J’ai vite apprécié ce quartier haut en couleur et son architecture victorienne, mais la teinte jaune poussin de celle de Nora… un peu trop tape-à-l’œil à mon goût !
À l’intérieur, je m’affale une nouvelle fois sur le canapé, tandis que Scott s’active au rangement. Cela pourrait paraître ingrat de ma part de ne pas l’aider, mais monsieur est un maniaque de première. L’ordre, la propreté, il maîtrise. Et comme il aime que tout soit fait comme il l’entend, j’ai vite abandonné la besogne, et finalement, cela lui convient également. Je me redresse et me penche vers la table basse. Plus de cigarettes ici non plus ! J’hésite à sonner chez Nora pour lui demander de me dépanner, mais cela pourrait être mal vu, et je passerais pour le gros lourd de service. Encore plus que je ne le suis déjà !
Je me lève alors et monte l’escalier pour me diriger vers la salle de bains. Ce déménagement m’a achevé, une bonne douche fraîche me fera le plus grand bien.
Chapitre II
Le lendemain, Scott s’active dans la cuisine, et le bruit agaçant du mixeur me réveille. J’ouvre péniblement les yeux, puis m’étire un long moment.
— Tu as encore dormi sur le canapé ! hurle Scott depuis la pièce voisine.
Ouais. Il a raison. J’ai encore squatté le canapé, car j’avais la flemme de rejoindre ma chambre. Je me redresse et bâille avant de me diriger vers la cuisine.
— Tu peux pas enfiler un pantalon ? me fait remarquer Scott.
— T’aimes pas me voir en caleçon ?
J’éclate de rire. Scott ignore ma réplique.
— Tu veux des œufs ?
— Ouais, j’veux bien.
Tandis que Scott me prépare une assiette, j’enfile rapidement un pantalon de survêtement gris et le rejoins dans la cuisine.
— Tiens, je t’ai aussi servi un jus d’orange, dit-il en me tendant un verre.
Je le prends et le remercie, avant de l’avaler d’un coup sec. Les œufs ne font pas long feu non plus.
— Rien de mieux que des bonnes prot's pour entamer sa journée ! s’exclame Scott.
— Tu vas toujours à la salle de sport, ce matin ? demandé-je. Ou c’est pour Nora ?
Je lui fais un clin d’œil, et il secoue la tête.
— J’ai pas besoin de ça, elle adore déjà mon corps de rêve.
— Je crois que t’as de la merde dans les yeux, mon pote. C’est moi qu’elle matait, hier.
— Mais t’as réduit toutes tes chances au moment où tu as ouvert la bouche. Quand j’aurai signé ce contrat et que tu me verras sur toutes les affiches, j’peux t’assurer qu’elle se lassera vite de toi, me lance Scott, amusé. Bon, et sinon, tu m’accompagnes, ou pas ? Si tu veux mettre toutes les chances de ton côté, c’est le moment.
— Non, faut que je parte bosser. J’dois être sur le chantier dans… trois quarts d’heure !
— Travaille bien, alors !
Scott me donne une tape sur l’épaule avant de poser son assiette et son verre dans le lave-vaisselle. Il attrape ensuite son sac de sport, enfile une veste et sa paire de baskets. Puis, tout en traversant le couloir de l’entrée, il me crie :
— N’oublie pas de débarrasser tes affaires, cette fois !
Scott claque la porte derrière lui. Il est huit heures lorsque je file à la salle de bains pour prendre une douche rapide. Au contact de l’eau chaude, je frissonne. La vapeur perle sur mon torse bien dessiné. Même si je ne fréquente jamais les salles de sport, je dois cette musculature aux nombreuses heures passées sur les chantiers.
Je ferme les yeux. Je repense au visage et au corps de Nora. Je chope une érection rien qu’en imaginant ce que je pourrais lui faire ! Finalement, une nana en remplace vite une autre. Exit Emily, il y a mille fois mieux qu’elle.
Je passe une main dans mes cheveux, plus longs sur le dessus et rasés sur les côtés, puis j’enfile mes vêtements de travail. Dans le salon, je m’apprête à baisser le store pour éviter que la chaleur imprègne trop la pièce durant la journée, lorsque j’entends la voix de la jolie voisine. Elle doit être au téléphone.
Désolé Scott, mais je ne perds jamais !
En sortant, comme nos escaliers extérieurs sont côte à côte, je tombe pile sur Nora, assise sur les premières marches, fumant une cigarette. Elle range son portable dans la poche de son short en jean. Elle a rabattu ses longs cheveux châtain foncé sur le côté et semble perdue dans ses pensées.
— Je peux ? lui demandé-je en pointant du menton la place à côté d’elle.
— Clope ? me propose-t-elle, après avoir acquiescé.
— Ouais, j’veux bien, merci.
Je reste silencieux et prends la cigarette qu’elle me tend. Le temps de l’allumer, elle a déjà tourné la tête, les yeux rivés devant elle.
— Ça n’a pas l’air d’aller ?
— Une journée qui pourrait être meilleure.
Je pose une main sur son épaule, ce qui la fait sursauter. Elle se dégage aussitôt et se lève brusquement.
— Faut que j’y aille. J’ai encore des cartons à ranger.
Sur ces mots, elle remonte l’escalier sans même me lancer un regard. Un mélange de frustration et d’incompréhension m’envahit.
Mais c’est quoi son problème, au juste ?
Au fond de moi, je n’ai pas envie de chercher plus loin. Et puis je suis pressé, j’ai complètement oublié l’heure !
Je rentre, agacé, ramasse mes affaires que je m’empresse de fourrer dans un sac et claque la porte. Je descends les marches du perron et commence à remonter la rue. Les maisons sont toutes identiques mais de couleurs différentes. Cette rue, et même ce quartier en général, ressemble à la palette d’un peintre, ou à un gigantesque arc-en-ciel. Haight-Ashbury, l’ancien quartier hippie, avec ses nombreuses peintures murales lui confèrent un certain charme qui me plaît bien et qui m’a toujours donné l’impression de vivre dans une ville au sein d’une ville. Comme si nous n’étions plus à San Francisco, alors qu’en réalité, on y est en plein cœur.
Un pâté de maisons plus loin, dans le quartier voisin, je prends le temps de m’arrêter dans un bureau de tabac. Il n’y a pas grand monde à l’intérieur. Tant mieux ! Parce que là, tout de suite, j’ai besoin de clopes. J’ai besoin de fumer. Besoin de ma bouffée d’oxygène du matin – si tant est que la cigarette puisse être considérée comme de l’oxygène…
Cinq minutes plus tard, en arrivant sur le chantier, mon patron m’attend de pied ferme, un air furieux dans le regard. Dès qu’il me voit, il m’indique son cabanon et y entre en poussant la porte si brusquement qu’elle claque contre la paroi, pour bien me faire comprendre que je vais lui devoir quelques explications.
— Je peux savoir pourquoi tu n’es pas venu travailler hier ?
Je me doutais qu’il allait me demander des comptes, mais me faire agresser ainsi de bon matin m’insupporte. Cependant, je ne peux pas me permettre de perdre un énième boulot. San Francisco a beau être une ville immense, mon nom commence déjà à tourner dans les différentes entreprises du bâtiment, et si je continue à faire le con, plus personne ne me donnera de contrat. Et comme je ne veux pas finir par devoir accepter des jobs vraiment merdiques – sans diplômes, on ne va pas bien loin –, je dois me faire petit.
— Désolé, boss, j’étais pas bien hier. Un peu migraineux et nauséeux…
— Ouais, t’avais encore la gueule de bois après une virée en boîte, j’imagine.
— J’ai juste très mal dormi, voire pas du tout, et j’étais vraiment pas bien. Croyez-moi, je n’ai pas envie de perdre ce boulot, j’ai peut-être déconné par le passé, mais j’ai mûri.
— Si tu le dis… En tout cas, dis-toi bien une chose : c’est ta dernière chance. Un pas de travers, et c’est la porte !
Sur ce, il quitte le cabanon et part inspecter l’avancée des travaux. Je pousse un soupir las. C’est vrai, j’ai merdé quand même… Ne pas venir à cause d’une nana dont je me contrefous… quel minable !
J’enfile mon casque de chantier et sors à mon tour pour rejoindre la zone de travaux. Les gars s’activent déjà sous le soleil de plomb. Je ne tarde donc pas à prendre mon poste et retrouve Tony Marquez, un mec guère plus vieux que moi, qui m’a pris sous son aile dès mon arrivée dans l’entreprise.
***
Lorsque je rentre à la maison, il est déjà plus de vingt heures. Nora sort de chez elle. Je l’interpelle aussitôt, mais elle m’adresse un simple signe de la main en m’expliquant rapidement qu’elle n’a pas le temps de discuter, qu’elle doit filer bosser. Tant pis, je retenterai une prochaine fois. De toute façon, avec mon bleu de travail sale, mon débardeur couvert de graisse et mes cheveux plaqués par la sueur, je ne suis pas des plus présentables pour entamer une approche.
Scott m’attend dans le salon, un sourire « Colgate » figé sur sa belle gueule.
— On peut savoir ce qui te met de si bonne humeur ? grimacé-je en retirant mon débardeur.
— On est vendredi soir, la semaine de travail est finie, non ? me répond-il, énigmatique.
— Ouais, super ! Tapons des mains et dansons en rond ! Ça arrive toutes les semaines, les vendredis soir, t’es au courant quand même ?
— Arrête de faire ton rabat-joie ! Va prendre une douche et change-toi, on sort.
— Là, tu m’intéresses ! Je fais vite !
— Je ne doutais pas du contraire, souligne-t-il, sarcastique.
Je me rue à l’étage et ferme la porte de la salle de bains derrière moi. Sans perdre de temps, je me glisse sous l’eau pour faire disparaître toute trace de saleté. En sortant de la baignoire, j’enfile un jean foncé, que j’ajuste avec une ceinture, et revêts un simple tee-shirt blanc sur mes abdos saillants. Un peu de cire dans les cheveux pour les ramener en arrière, deux ou trois touches de parfum, et je suis prêt.
La boîte de nuit n’est qu’à quelques rues d’ici. Nous partons donc à pied dans le bruit assourdissant des voitures et remontons Central Avenue pour rejoindre le coin de la nuit, déjà bondé à cette heure-ci. Lorsque je croise un mendiant, je glisse une main dans ma poche et lui file quelques pièces rapidement. Même si je n’ai pas grand-chose sur moi, le pauvre homme semble apprécier mon geste. Cet homme, ça aurait pu être moi…
Nous nous arrêtons boire quelques verres au Harder’s, notre pub préféré tenu par Joe, un simple inconnu devenu un de nos amis à force de nous fréquenter. Nous discutons de tout et de rien. Lorsque Scott se met à évoquer certains souvenirs me concernant, souvenirs que j’aurais préféré qu’il oublie, son fou rire devient aussitôt contagieux. Puis, deux heures passées, il est temps d’aller au Blue Moon’s Light, LE club branché du coin.
Scott commençant doucement à se faire une petite réputation dans le milieu de la mode, nous ne sommes plus obligés de faire la queue à l’entrée des boîtes, les videurs le laissent systématiquement passer dès qu’ils le voient arriver. Ils le considèrent un peu comme la célébrité montante du quartier alors que, très sincèrement, et sans être méchant, on ne l’a réellement aperçu que sur une publicité dans le journal. Et il a fait une brève apparition dans un spot de l’université qui traitait de… MST ! Rien de bien glorieux pour l’instant. Mais pour certains, c’est déjà beaucoup, et ils sont fiers de dire qu’ils « connaissent » la future star de San Francisco. Je ne peux m’empêcher de rire à cette pensée.
Et comme je m’y attendais, l’intérieur de la boîte est déjà blindé, et une multitude de fêtards se déhanche au son du dernier Guetta savamment remixé par le DJ. Pour ne pas déroger à la règle, nous nous arrêtons quelques instants au bord de la piste pour jeter un premier coup d’œil à l’ambiance et aux personnes présentes. Aucun visage ne nous est familier. Il faut dire qu’avec le peu de lumière, il est difficile de reconnaître qui que ce soit. Puis, nous nous frayons un chemin vers une banquette encore libre et, comme à notre habitude, nous nous installons et hélons un serveur pour qu’il vienne prendre notre commande.
— Deux tequilas ? nous demande l’un d’eux lorsqu’il nous aperçoit.
— Non, ce soir, on va changer, réplique Scott, à ma grande surprise. Champagne ! Et une bouteille, pas deux p’tites coupettes.
Le serveur repart aussitôt, et j’en profite pour me tourner vers mon colocataire, un air interrogatif greffé sur le visage.
— T’as gagné au loto, ou quoi ? Depuis quand on boit du champagne ? m’étonné-je.
— Depuis que j’ai reçu le coup de fil de l’agence qui m’a fixé rendez-vous pour le casting lundi. Et tiens-toi bien, ils recherchent un type grand, athlétique sans avoir l’air de faire de la gonflette, brun aux yeux marron, et une barbe de trois jours apparente. Ça ne te dit rien ?
— Putain, Scott, mais c’est toi ! T’as même pas besoin de passer le casting, c’est déjà dans la poche !
— On peut dire ça, oui. Après, ce n’est pas gagné, j’imagine que je ne suis pas le seul type qui corresponde à ce profil dans tout San Francisco. Disons que ça élimine pas mal de concurrents.
— Cherche pas, ils vont te prendre, c’est sûr ! Et puis avec ta belle gueule, si les casteurs sont des casteuses… t’as juste à leur sourire, et c’est gagné.
— Croisons les doigts quand même.
— Et donc, si t’es retenu, tu vas poser avec ta copie conforme ? Parce que s’ils sont autant limités, vous risquez de tous vous ressembler.
— Non, apparemment le second mannequin serait de type latino.
— Ouais… le brun ténébreux et le latino… ils se sont pas foulés !
— Si tu veux tout savoir, je m’en fous complètement. Si je décroche ce contrat, notre vie va changer.
— Ta vie va changer. Moi je reste toujours le même galérien.
— Attends, Justin, tu penses vraiment que si demain je deviens célèbre, je vais t’abandonner ? Si je t’ai demandé de venir vivre chez moi, c’est pour une bonne raison. Je veux t’avoir à l’œil en permanence. Ne crois pas que tu vas pouvoir te défiler comme ça. Et puis, tu passes avant tout le reste. T’es mon point d’ancrage. Si je pars, tu viens. Si tu restes, je reste. C’est comme ça que ça a toujours marché, et ça marchera toujours ainsi.
L’espace de quelques secondes, je sens mon cœur se serrer. Je repense aux mauvais moments de ma vie, quand je n’étais qu’un con, un raté, un drogué-alcoolique… une épave ! Alors que tout le monde me tournait le dos, Scott est resté, et si je m’en suis sorti, c’est grâce à lui. Je lui dois énormément, et voir qu’il garde le même état d’esprit vis-à-vis de moi me fait étrangement chaud au cœur. J’aimerais le remercier, mais, comme je ne suis pas doué pour cela, je préfère lui faire passer le message à ma manière.
— Mec… Tu commences à me faire peur, là. Tu m’as fait une déclaration d’amour de fou ! Exit les boxers, je dors en jean à partir de ce soir.
Il éclate de rire et me colle un coup de poing dans l’épaule en s’écriant un « t’es con ». Au même moment, le serveur revient avec un seau rempli de glace, orné de plusieurs tiges de feu de Bengale, dans lequel est plantée notre bouteille de champagne.
— Allez, bois au lieu de raconter des conneries, me dit-il en nous servant deux coupes.
Nous trinquons à son futur casting et liquidons la bouteille au fil des heures. Je décide alors d’aller commander des boissons plus fortes et me dirige vers le bar, tandis que Scott part sur la piste à la rencontre d’une jolie blonde qui lui fait de l’œil depuis un petit moment. N’importe quelle femme serait prête à sortir avec lui, mais, depuis quelque temps, il s’est calmé sur les conquêtes, contrairement à moi, et le revoir partir en chasse me fait plaisir.
Je me faufile dans la foule, réussis à m’accouder au comptoir – non sans avoir joué des coudes pour me frayer un passage – et intercepte la serveuse qui passe devant moi, deux pichets de bière à la main.
— Excusez-moi, je voudrais… Nora ?
— Désolée, gueule d’ange, je ne suis pas au menu ce soir, me répond-elle du tac au tac avec un clin d’œil, en posant les deux pichets devant des clients déjà bien éméchés. Je peux te servir quelque chose ?
Elle revient vers moi et commence la préparation de quatre cocktails colorés.
— Tu travailles ici ? Depuis quand ? Je ne t’ai jamais vue avant ce soir !
— C’est plutôt normal étant donné que je suis là depuis le week-end dernier. Avant, je servais dans un petit restaurant d’Alamo Square.
— Ah oui ? Mais tu ne nous l’as même pas dit ! m’exclamé-je sous l’effet de la surprise.
— Il faut dire que ta conversation d’hier ne s’y prêtait pas vraiment, souligne-t-elle avec un clin d’œil.
Un point pour elle. Une chose est sûre, c’est qu’elle a du mordant. Et si elle ne finit pas dans mon lit, il est fort possible qu’on passe tout de même de bons moments ensemble.
Elle termine ses cocktails, les sert et revient une nouvelle fois face à moi. Elle essuie ses mains trempées sur son short noir, resserre sa queue de cheval et s’appuie sur le rebord du bar.
— Hé ! Ho ?! T’es toujours là ou t’as encore perdu ta langue ? s’amuse-t-elle.
— Pardon, tu m’en fais perdre mes moyens. Ce matin, tu as été hyper froide, et là tu m’accueilles avec des piques gentilles et des sourires.
— Cherche pas à comprendre les raisons, je ne te dirai rien, rétorque-t-elle en se renfermant.
Comme je sens que j’ai touché un point sensible, je préfère ne pas insister sur ce sujet délicat et détourne aussitôt la conversation.
— Deux gin-tonics, s’il te plaît.
— À vos ordres, chef !
Elle se tourne pour attraper les bouteilles, et, en deux temps, trois mouvements, mes verres sont prêts. Elle m’adresse un sourire, ses lèvres pulpeuses colorées en prune ressortant parfaitement sur son teint pâle. Puis, alors qu’elle se dirige vers d’autres clients, je l’interpelle :
— Attends, Nora !
— Hé, t’es déjà servi. Laisse la place aux autres, maintenant ! râle un homme juste à côté de moi.
— C’est bon, vieux, tu vas être servi, panique pas !
— Ça va aller, les gars, pas besoin de vous battre. Monsieur, vous désirez ?
L’homme passe commande, et Nora s’exécute avec la même agilité. Lorsqu’elle lui tend son verre, il l’attrape et se retourne vers moi en me lançant un regard noir. Ma jolie voisine s’apprête de nouveau à me fausser compagnie, mais je passe le bras par-dessus le bar pour lui saisir le poignet.
— Justin, qu’est-ce que tu veux…
— Tu pourrais au moins me donner ton nom ! demandé-je en la relâchant.
Elle s’éloigne aussitôt, tout en criant :
— Nora, tu le sais bien.
— Oui, mais Nora comment ?
— Nora tout court, ça ira bien !
Puis elle disparaît à l’autre bout du comptoir et entre dans la pièce de service. Après tout, je n’aurai qu’à regarder sur sa boîte aux lettres en rentrant.
Je m’empresse de rejoindre Scott, qui est toujours sur la piste, pour lui faire part de ma découverte. Peu enclin à la conversation, il commence par me repousser. Mais devant mon excitation, il finit par délaisser la fille avec qui il danse pour me suivre. Il en profite pour me prendre son verre des mains et l’avale cul sec. J’en fais de même et, alors que je lui raconte ce que je viens de voir, nous sommes interrompus par une voix mélodieuse tout près de nous :
— Mon service est fini, vous me raccompagnez ?
Nora est là, une veste en jean sur les épaules, son sac à la main, et nous attend, aussi naturellement que si le simple fait de se retrouver en notre présence était quelque chose d’habituel.
Chapitre III
Il est midi. Une odeur de pancake flotte dans l’air. Je m’étire sur le canapé. À force de dormir ici, il va sûrement finir par remplacer définitivement mon lit. Cela ne plaît pas trop à Scott, mais je m’en fiche. Je sais qu’au fond de lui, il finira par se lasser de me répéter la même chose. Et puis, ce n’est pas comme s’il pouvait me refuser quoi que ce soit. À cette pensée, je me mets soudain à rire. Je suis un peu comme son petit frère, bien que nous ayons le même âge.
Je finis par me lever, me dirige vers la salle de bains pour prendre une douche rapide, et passe un jean et un tee-shirt moulant noir à col en V, ce qui met en valeur mes pectoraux. Je gagne la cuisine. Scott, qui est parti à la salle de sport depuis certainement plusieurs heures, m’a gentiment laissé quelques pancakes. J’ouvre le premier placard au-dessus de l’évier et m’empare du sirop d’érable.
Tandis que je déjeune au calme, assis à table, quelqu’un frappe à la porte. Je l’ouvre et découvre Nora, l’air épuisé, bâillant, une clope à la main.
— Bonjour, madame Tout Court, tu désires ?
— J’ai besoin de tes gros muscles, gueule d’ange. Tu m’aides ?
— Et tu me donnes quoi en échange ? la taquiné-je.
— Des excuses.
— Ce n’est pas franchement ce à quoi je m’attendais… relevé-je en riant.
— Non, vraiment, insiste-t-elle. Je te dois des excuses pour mon comportement d’hier matin. Ça a été une vraie journée fatigante, et mon ex…
Ses joues prennent brusquement une teinte rouge vif. Elle marque un temps d’arrêt, semble hésiter à poursuivre, puis elle prend une grande inspiration et change complètement de sujet :
— Bon, tu viens me donner un coup de main, ou pas ? J’ai des meubles à monter et je ne m’en sors pas.
— Ouais, dis surtout que tu veux voir un beau gosse à l’action, réponds-je avec un clin d’œil pour détendre l’atmosphère.
En vérité, cela m’arrange qu’elle ait dévié la conversation. J’ai toujours été très mal à l’aise lorsque ça dérive un peu trop sur la vie privée. Et les problèmes, j’en ai suffisamment eu comme ça ! À l’exception de Scott, c’est chacun pour soi. D’ailleurs, c’est comme cela que le monde fonctionne. Quand tu te trouves dans la merde, c’est rarement les autres qui la ramassent pour toi.
— Je n’ai jamais prétendu qu’il ne fallait pas joindre l’utile à l’agréable, réplique-t-elle, un sourire en coin.
Au fond de moi, je l’aime bien cette fille, je commence vraiment à l’apprécier. Quand je la regarde, cette petite nana d’un mètre soixante à tout casser me donne envie de la protéger. Comme une sœur… Je m’étonne moi-même de cette réflexion alors qu’elle a tout pour me plaire, pourtant je me sens incapable de lui faire du mal, de jouer avec elle ou de la briser.
Ça arrange pas mon pari, ça !
J’enfile à la va-vite une paire de chaussures et envoie un message à Scott, qui ne devrait pas tarder à rentrer, pour lui dire de me rejoindre chez Nora.
— C’est bon, on y va, m’dame.
Une fois chez elle, je ne peux m’empêcher de remarquer que les cartons sont toujours fermés et jonchent le sol partout dans la maison. Visiblement, elle n’a pas déballé grand-chose depuis hier ; elle s’était pourtant rapidement éclipsée en prétextant devoir le faire.
— Tu comptes finir par t’installer un jour ? lui dis-je sur le ton de la plaisanterie.
Je jette un œil autour de moi ; il n’y a toujours pas la moindre décoration affichée au mur. Au centre de la pièce, seuls trônent un large tapis blanc et un canapé d’angle en cuir noir. Celui-là même qui nous a donné du fil à retordre quand il a fallu le sortir du camion et le faire passer dans le coin du couloir. Face à lui, un meuble de la même teinte sur lequel repose une télévision à écran plat. Et c’est tout. Derrière moi, Nora laisse échapper un profond soupir.
— J’aurais dû jeter la plupart des trucs qui se trouvent dans ces cartons…
— Qu’est-ce qui te retient de le faire, alors ? demandé-je, sentant le malaise dans sa voix.
— Rien…
Elle marque un temps d’arrêt, les yeux perdus dans le vague, et finit par se ressaisir.
— Tu pourrais me monter l’étagère qui se trouve là ? La visseuse est juste à côté.
— C’est comme si c’était fait !
Je saisis les premières planches et les assemble entre elles. Pendant ce temps-là, Nora ouvre l’un des cartons. Je l’observe rapidement du coin de l’œil, matant discrètement ses courbes, lorsque son téléphone se met à sonner. Elle le sort de sa poche et, quand elle regarde l’écran, elle semble hésiter. Elle finit par me tourner le dos et s’éloigne précipitamment à l’extérieur. Le son de sa voix me parvient depuis la fenêtre entrouverte, mais il n’est pas suffisamment clair pour que je comprenne ce qui est en train de se dire. Par moments, je peux juste entendre qu’elle s’énerve, car elle hausse le ton. Et malgré moi, je tends un peu l’oreille pour essayer de capter des bribes de conversation. Non pas que, brusquement, je m’intéresse à la vie des autres, loin de là ! Mais j’imagine mal une fille comme elle s’énerver, et j’ai peur qu’elle ait des soucis.
Cinq minutes plus tard, Nora réapparaît. À la mine qu’elle affiche, les lèvres pincées et le front plissé, je comprends qu’elle est très contrariée. Ses beaux yeux marron se mettent à briller. La pauvre semble être au bord des larmes.
— De toute façon, je m’en moque ! s’écrie-t-elle tout à coup en donnant un coup de pied dans les cartons amassés. Qu’est-ce qu’il croit, hein ?! Que je vais revenir sur des belles paroles ? Alors qu’il me prend clairement pour sa pute ?
Elle laisse alors couler toute sa colère sur son joli visage de porcelaine, et mon cœur se serre.
— Tu as des ennuis ? Je peux peut-être t’ai…
Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’on vient frapper à sa porte.
— Tu peux aller ouvrir, s’il te plaît ? me supplie-t-elle, tout en commençant à essuyer ses larmes dans un morceau de papier essuie-tout.
J’acquiesce et m’exécute. C’est Scott.
— Salut, mec, lui dis-je en lui frappant dans la main.
Il me dévisage.
— Tu m’as encore piqué un de mes tee-shirts ? Tu peux pas t’en empêcher, hein ?! s’exclame-t-il d’un ton taquin.
— Qu’est-ce que tu veux, j’adore ton odeur.
— T’es con, réplique-t-il hilare, en entrant à ma suite dans la maison.
— Je croyais que ça ne t’embêterait pas plus que ça, vu ce que tu m’as sorti hier ! lui fis-je remarquer.
— Il t’a dit quoi ? demande aussitôt Nora en nous rejoignant dans le salon.
— T’es pas au courant ? Il m’a fait une déclaration d’amour ! Une vraie de vraie, pire que dans les téléfilms de l’après-midi !
Nora éclate de rire. Je préfère la voir comme cela, et le nœud qui s’est formé au creux de mon ventre se relâche aussitôt.
— Vous êtes vraiment cons, les gars, vous l’savez ?
Scott me colle un coup de poing dans l’épaule et vient saluer notre voisine. Pour ma part, je retourne finir d’assembler les dernières planches dans mon coin.
— Bon, qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ? demande Scott.
— Il ne reste plus que mon armoire à monter, je pourrai me débrouiller pour le reste.
— Je m’en occupe seul si elle est dans ta chambre, lancé-je avec une arrière-pensée dans la tête.
— Tout seul, ça m’étonnerait ! Vous aurez bien besoin d’être deux pour ça.
— Ça me dérange pas, je suis chaud pour tout, moi ! Un plan à trois, ça me tente aussi, tu sais.
— T’es lourd, Justin, soupire Scott en levant les yeux au ciel.
Alors que j’en termine avec l’étagère, nous suivons Nora à l’étage. Cette partie de la maison est tout aussi vide et austère que le rez-de-chaussée. Pendant que nous nous chargeons de monter l’armoire, Nora descend et en profite pour déballer et ranger quelques cartons. Nous l’entendons au remue-ménage qu’elle fait au niveau inférieur.
Une heure plus tard, nous avons enfin terminé. Mon tee-shirt me colle maintenant à la peau. Aussi, je préfère l’enlever, sous le regard de Scott. Quelques gouttes de sueur qui perlent sur mon front tombent dans le creux de mon torse et glissent le long de mes abdos.
— Tu sais, on séduit pas une meuf avec de la sueur.
— Tu déconnes ? Un mec musclé, bronzé, en train de transpirer sous l’effort… elles kiffent toutes ça ! C’est pour ça que j’adore bosser sur les chantiers, parce qu’à la pause, quand on se fout torse nu, elles tournent toutes le regard sur nous.
— À bien y réfléchir, c’est vrai. T’es plutôt pas mal quand tu fais semblant de travailler, relève Scott avec un sourire, en s’attardant sur mes abdos. Et on dirait bien que t’as pris du muscle en plus. Tu me fais de la concurrence, je vais devoir mettre les bouchées doubles si je ne veux pas que tu me voles la vedette.
Je le pousse en riant, et nous commençons à chahuter comme des gamins entre les cartons. Nora nous rejoint alors, et nous nous calmons aussitôt, tels des mômes pris en flagrant délit de bêtise. Elle sourit et nous tend deux bières.
— Vous avez bien mérité un petit rafraîchissement.
— Merci, mademoiselle Tout Court.
— Arrête avec ça, Justin, c’est Carver, mon nom.
— Je le savais déjà, annoncé-je.
— Ah oui ? Et on peut savoir comment ?
— J’ai mené mon enquête, qu’est-ce que tu crois !
— Une enquête ? Tu as d’autres talents cachés à m’avouer ? demande-t-elle, amusée.
— Aucun. Il est juste allé mater ton nom sur ta boîte aux lettres, souligne Scott avant que j’aie pu sortir une nouvelle connerie sur mes « talents cachés ».
Je porte la cannette à mes lèvres, et la boisson passe toute seule tant sa fraîcheur me fait du bien. Je me cale contre une commode, et Scott s’appuie contre le mur.
— Bon, avant qu’il perde des semaines à mener d’autres enquêtes… pourquoi être venue à San Francisco ? C’est carrément le bout du monde par rapport à New York ! Tu connais des gens ici ? demande-t-il de but en blanc, plombant la bonne ambiance au passage.
Nora le regarde, mais reste silencieuse durant plusieurs minutes. Elle finit par s’asseoir sur le rebord de son lit.
— Eh bien… commence-t-elle, gênée. En fait, je ne sais pas vraiment si j’ai envie d’en parler…
— On ne te force à rien, ne t’inquiète pas, la rassuré-je. Seulement, t’as pas l’air dans ton assiette, et ça fait du bien de vider son sac par moments. Crois-moi, je sais de quoi je parle !
— C’est juste que j’ai pas un passé très glorieux, et je voudrais pas que…
Elle marque un temps d’arrêt et se met à triturer ses doigts nerveusement.
— Nora, quoi que tu aies vécu, on ne te jugera pas. Pour tout te dire, je suis un ancien camé, et Scott pose à moitié à poil avec d’autres mecs, alors t’imagines bien qu’on est mal placés pour te faire la morale.
Elle sourit doucement et relève les yeux vers nous, attirant ainsi toute notre attention.
— Même si on ne se connaît pas depuis longtemps, je sens que je peux vous faire confiance. Pour tout vous dire, quand je vivais à New York, je passais de p’tits boulots en p’tits boulots. J’étais fauchée, et j’ai fini par découvrir le monde de la nuit. J’ai été embauchée dans un bar à champagne plutôt sympa. La seule exigence du patron était de toujours sourire, de faire boire les clients et de considérer qu’ils étaient les rois dans son établissement. Sans compter qu’il payait vraiment bien ! Là, j’ai rencontré mon premier client… C’était…
— Attends ! T’as bien dit ton premier « client » ? Tu veux dire que tu…
— Le business du patron était en réalité un service d’escortes. D’où ses recommandations premières. Au début, je ne voulais pas de ça, et le ton est monté avec mon boss. Mais j’avais vraiment besoin de ce job, alors j’étais un peu coincée. Ça me permettait de vivre sereinement et d’aider ma mère sur le plan financier. Depuis que mes parents se sont séparés, elle a du mal à s’en sortir. Et puis une de mes collègues, qui travaillait là depuis des années, m’a expliqué en quoi consistait le métier d’escorte. Elle m’a fait comprendre qu’on n’était pas des prostituées, que, parfois, certains clients ne demandaient même pas d’actes, et qu’ils étaient toujours respectueux, pas comme si nous faisions le trottoir. Alors j’ai accepté. Je me suis laissé une chance avant de claquer la porte du bar et de retourner dans la galère.
Ma bouche s’entrouvre toute seule tant je suis abasourdi par ce discours. Jamais je n’aurais pu imaginer un tel passé ! Mon corps est parcouru de frissons et finit par se couvrir de chair de poule. Scott est suspendu à ses lèvres, ne manquant pas une miette de son histoire, tout en affichant un air navré pour elle.
— C’était un type très séduisant, plein de fric, qui voyageait beaucoup pour ses affaires. Au début, ce n’était qu’une histoire sans lendemain. Le temps d’une apparition lors d’un gala, d’un festival ou d’une cérémonie quelconque. Il était propre sur lui, il me traitait bien, se montrait parfois affectueux, ne me forçait à rien. Il me payait bien, et ça me suffisait. Et c’est là que j’ai été la pire des connes… Je me suis attachée à lui, j’en suis même tombée amoureuse. Finalement, je n’étais pas vraiment une escorte, j’étais son escorte, fidèle au poste. Je refusais tout autre client. On finissait même par se voir en dehors du job, on passait la plupart de notre temps ensemble, et c’était génial ! Et du jour au lendemain, il a complètement disparu.
— C’est-à-dire ? demande Scott, intrigué.
— Je pensais que nous avions fini par partager de réels sentiments, que nous étions devenus un vrai couple, mais je m’étais trompée. Lorsqu’il est revenu, quelques mois plus tard, j’ai découvert qu’il fréquentait d’autres filles comme moi. En fait, il ne voulait rien de sérieux. Il m’a dit qu’il n’avait jamais envisagé quoi que ce soit avec moi et que, durant tout ce temps, il avait toujours eu d’autres clientes pour satisfaire ses demandes. Ça m’a tellement blessée que j’ai claqué la porte et je suis partie. Le plus loin possible ! J’ai rendu mon appart, vidé mes comptes en banque. J’ai loué un camion, et j’ai pris la route. C’est comme ça que j’ai fini à San Francisco, il y a trois mois.
— C’était lui au téléphone, tout à l’heure ? supposé-je.
— C’était lui.
— Qu’est-ce qu’il te veut ? T’as besoin qu’on s’occupe de lui ?
— Il me demande de revenir à New York. Il dit que je lui manque… mais je sais pertinemment que ce n’est pas vrai. Tout ce qui lui manque, c’est nos parties de jambes en l’air, mais moi, j’ai besoin de plus, et pas avec un homme qui me voit comme sa chose, sa propriété, son petit animal qu’on emmène en promenade pour faire bien et qu’on jette à la rue quand on en a trouvé un autre. Tout ce que je veux, c’est une vie normale !
— Comme nous !
Scott et moi avons parlé à l’unisson sans même nous concerter ou nous regarder. Aussitôt, nous éclatons de rire, et un sourire s’étire sur les lèvres de Nora. Elle secoue la tête et se lève pour redescendre au rez-de-chaussée.
— Merci, les gars, ça m’a vraiment fait du bien de vider mon sac.
Livre à partir de 16 ans, pour adolescents et adultes touchés par les récits LGBT, les témoignages de vie ou les thématiques liées au développement personnel. Ce roman, bien qu’entièrement fictionnel, résonnera sans doute chez celles et ceux qui s’intéressent à ces sujets : il aborde avec sensibilité ce que l’on peut traverser lorsqu’on découvre des sentiments pour une personne du même sexe, et la complexité du chemin vers l’acceptation de soi.