Sous les fleurs d’avril

Écrivaine à l’encre d’un autre siècle, éprise de mots au parfum de désuétude, et passionnée de littérature classique.

  • Lorsque j'écris, je crois devenir une autre. Je suis alors dans la plénitude de ma sensibilité.

  • L’on me fait, souventefois, remarquer : « Écris plus simplement. » « Pourquoi n’écris-tu pas de la manière qui se fait aujourd’hui ? » À cela je réponds : On ne demande en aucune façon à une montagne de devenir colline, pour ne point éprouver les marcheurs.

Esmeralda, Notre-Dame de Paris, Victor Hugo

La Esméralda, Gustave Brion


À qui s’en trouvera ici, verra ce modeste portrait que je donne.


Au commencement — 1989, Genève

Je naquis au printemps de l’an 1989, sous les puissantes senteurs des fleurs de la Vie. Avril, en son dix-septième jour, entonnait ses louanges, saluant le renouveau avec une gloire passagère. Ce fut à Genève — ville auguste, mais au cœur point toujours tendre — que la Providence enfanta les joies premières.

D’un cœur trop tendre pour ce monde

Si, à l’âge doux où l’enfant se croit bien loti, il en est certains dont l’esprit et le cœur, trop tendres pour l’existence des hommes, demeurent opiniâtrement — contre le gré des asservisseurs sociétaux — lointainement, là où les cieux se font fabuleux.

Qu’on ne les fourbuve onques !

Je fus cet être qui se repaissait de ces instants d’enchantement, cependant que, à l’école, et longtemps encore, la véracité de ma position fut celle à qui l’on fit une vie laborieuse — faite de brimades.

L’ombre au cœur — et ce qu’elle engendre

Les tourments qui se font gîte de notre âme, la misère qui n’est point toujours à considérer sous l’apparence seule de sa condition, sont aussi les mères de nos ombrages. Ils ne nous façonnent point ; ils nous font frêles, mal portants, et nous habituent, quand nous leur trouvons querelle, à leurs présences, dont jamais, parfaitement, nous ne nous déferons.

La Thébaïde de Carouge

J’y reçus, au travers de l’art de dessiner, à Carouge, où l’on me donna cours, et en m’y faisant une sorte de thébaïde pour moi-même, l’institution de soupçonner au regard, de lui laisser mirer, et de subodorer toutes choses qui se laissent à prendre, à saisir, fussent-elles dans l’instant où elles en ont les formes singulières, se meuvent puis se muent dans ce perfectionnement infini. Et si l’on tend l’oreille au bruit qui s’épanouit dans l’étude des lignes, dans leurs linéaments fiévreux, c’est entendre un rapprochement de grande valeur entre ce qui se dévoile et celui qui sait à plein recevoir.

Voilà qu’il s’en fit onze années de la sorte, dans ce havre de liberté quintessentielle.

Demeurer soi — malgré tout

Nulle prouesse sur laquelle m’épancher ; or, bien des efforts, en vain, à me frayer un sentier. Je m’accomplis dans cette sorte de solitude qui me sied, et trouvai confort dans les plis doucereux de l’amour d’une famille, des animaux, et dans l’accomplissement des Éditions Léopoldine, dévouées à la littérature classique que j’ai au cœur. 

Par ailleurs, membre de la Maison Rousseau et Littérature, je m’y tiens comme reliée à son ombre tutélaire ; Rousseau, pour moi, n’est point un nom mais un compagnon d’âme, auquel j’ai voué ma prédilection la plus ardente, la plus entière, la plus irrévocable.

Dans l’exaltation de mon exil, et si je compose quelques étrangetés, que me susurre mon esprit funambulesque, il fut bien de dire qu’écrire ne fut aucunement un mouvement de ferveur, mais un mouvement d’amour — attendu que ce qui procure un vif plaisir fut un jour ignoré.

L’écriture, comme vérité d’être

D’évidence, et si j’écris, ce n’est point par attachement ni par allant. Mais l’écriture constitue mon humanité tout entière : ce qui ne peut être feint, ce que je demeure à être, et qui m’apparut, non point acquise, mais infuse — comme sont infusés les dons que la Providence dispense. Ce nonobstant, je ne me crois point au-dessus de l’effort, et je ne conteste point la rigueur. Si le souffle m’en fut naturel, il se doit d’être, par conséquent, cultivé, travaillé, éprouvé, affiné. Poli par la constance. Dans la plus grande simplicité, j’entamai, à l’âge de onze ans, mes premières confidences : un journal pour tout asile, un esprit où naissaient d’étranges songes, et un cœur — large de sentiments que l’enfance, d’ordinaire, ne sait concevoir, mais qui, déjà, se faisaient à moi une inhabitable immensité.

Ainsi qu’écrivait Flaubert — en des mots qui me ressemblent :

« Je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire »


Mais l’on ne demeure pas toujours dans l’ombre d’un nom d’attente. Vient un jour l’heure de se dire enfin dans la clarté, sans masque, sans détour — avec le nom qui nous ressemble, nous rassemble, et nous révèle.


Je m’en déferai, sitôt que l’heure en sera propice, de ce nom d’emprunt, America Grace, dont j’ose espérer voir s’effacer jusqu’à la dernière réminiscence. Il ne sied plus à mon être présent, ni ne saurait en traduire l’essence véritable ; aussi, je veux le reléguer aux confins du passé, afin d’embrasser un recommencement digne et souverain.


Adèle…


Adèle.

Docile Adèle.

Ô visage de fortune,

pour qui la grâce du destin ne m’eût point voulu,

te dérober un peu de l’heureuse conjecture :

la magnificence de ton nom.