Durant trois nuits d’hiver, juste avant l’arrivée de Noël, un être mystérieux que l’on surnomme le Faiseur de Ciel pousse sans un bruit les portes enchanteresses de For Willbrook. Il est comme une légende, un conte que l’on raconte aux enfants. Nul ne croit en son existence, sauf Cindelle Montgomery.
Lorsque sonne minuit, la jeune femme guette patiemment son arrivée et sous les yeux de son unique spectatrice, l’étrange silhouette du Faiseur de Ciel remplit sa quête mystérieuse. Néanmoins, jamais elle ne vit l’ombre d’un visage.
Mais le Faiseur de Ciel n’est point le seul à pousser les portes de la petite citadelle. Alestin Finningan, dont bien des femmes avaient cherché à voler son cœur en vain, est au centre de sombres commérages. D’étranges histoires circulent sur son compte, suscitant l’intérêt mais aussi la crainte des habitants de la cité.
Qui se cache sous le masque du Faiseur de Ciel ?
Prologue
La petite ville baignée de mélancolie était désormais accessible à tous ; le Grand View Express, que seules d’innombrables toiles d’araignées paraient sournoisement, restait néanmoins à quai, bien gardé par les petites créatures velues aux fines pattes d’argent. Elles veillèrent ainsi quelques années durant, masquant une à une de leur charme tissé Sa Majesté, plongée dans un sommeil éternel. La nuit, autrefois immortelle, avait fini par abandonner les bois sombres et denses, où tous vaquaient aujourd’hui en toute liberté. Jamais plus on ne vit voler les majestueux papillons de parme qui luisaient autrefois entre les aiguilles des pins denses, puisqu’à présent, la route de For Willbrook n’avait plus rien d’un mystère.
À la suite du terrible drame qui toucha les orphelins de la cité, le cœur des nouveaux habitants se radoucit peu à peu. Et même si jamais plus on ne prononça le nom de William ou celui d’Hanna, les gorges se nouaient dès qu’un regard se posait sur l’étonnante tempête qui dominait le Cœur de Verre. Grâce à ce regain d’empathie, la singulière magie qui habitait autrefois les lieux, doucement, parut renaître… telle une primevère après un long hiver rigoureux. Et le tourbillon rageur ne fut bientôt plus qu’une douce danse de flocons voluptueux.
Voici que s’éveille devant vous, l’enchantement d’une autre histoire…
23 décembre 1919
— CHAPITRE 1 —
D’un bleu d’hiver
Lorsqu’arrive l’hiver, renaît gaiement notre âme d’enfant. Chaque battement de cœur est aussi divin tintement que celui d’une cloche d’argent. Et, parce que le plus petit flocon reflète la magie de Noël, surviennent à nouveau miracles et merveilles.
Minuit vint. En ces premières secondes du vingt-trois décembre 1919, les chatoyants rayons qu’offrait parfois à ses hôtes une lune d’argent avaient une fois de plus disparu. Pour la troisième année consécutive, point de vilains nuages sombres non plus. Rien qui aurait pu brusquer ou faner l’exquise lueur des étoiles. De la fenêtre de leur chambre, dominant la ville, des yeux d’un bleu d’hiver guettaient avec impatience le ciel endormi. En cette froide nuit, nul événement malicieux ne viendrait ternir le spectacle imminent, elle le savait. Pourtant, la ravissante jeune femme à la mine affligée ne put contenir un soupir de désespoir. S’agenouillant dans la faible lueur d’une lampe à la flamme d’or, elle souffla doucement sur la vitre, puis dessina pour se distraire quelques cercles de son doigt.
Subitement, identique à la plus belle étoile de l’univers, un point tout à fait inhabituel scintilla et se déplaça telle une comète d’argent, sous le regard ébloui de l’âme en peine. Aussitôt, Cindelle Montgomery se redressa et s’efforça de ne plus lâcher des yeux ce lointain point de lumière, bien trop bas pour être l’un des petits astres dorés qu’elle aimait tant.
Bondissant de toit en toit, aussi rapide qu’un éclair, venait enfin d’apparaître cet être fabuleux que l’on nommait LE FAISEUR DE CIEL. Personne n’aurait su décrire son visage, s’il se vêtait avec bon goût ou s’il portait un singulier chapeau. En réalité, en dehors de la douce Cindelle, jamais personne ne l’avait encore vu. À présent, ce personnage énigmatique grimpait habilement sur une haute échelle couleur de ténèbres qui, aussi étonnant cela soit-il, tenait debout toute seule, sans le moindre appui. Tel un ramoneur de l’impossible, le Faiseur de Ciel toucha du bout de ses doigts graciles chaque petit soleil accroché à la nue. Sous les yeux, émerveillés puis effarés, de la jeune femme – qui n’en ratait, pensez-vous bien, pas une miette –, un fabuleux spectacle illumina peu à peu les cieux. Spectacle mélodieux dont cette main, qui venait délicatement ôter au sombre écrin ses plus beaux diamants, était le chef d’orchestre. L’étrange silhouette fit ainsi apparaître une myriade d’étoiles filantes, qui tombèrent sur la citadelle en une pluie étincelante. Tandis qu’elle traversait à folle allure le firmament, chaque comète termina son éclatant voyage en s’éteignant à l’horizon, plongeant alors lentement For Willbrook dans une profonde obscurité et masquant ainsi l’arrivée du fabuleux présent que le Faiseur de Ciel offrait aux belles âmes de For Willbrook.
Le lendemain, les rayons d’un soleil radieux enflammèrent les cimes immaculées que la neige avait recouvertes juste après le passage de l’étrange silhouette, bordant chaque chemin de vif-argent et illuminant les toits de la citadelle. Une fine couche de duvet blanc s’éleva subitement, qu’une légère bise poussa avec allégresse en direction du Cœur de Verre. Chaussée de hautes bottes bien chaudes et d’un long manteau de laine, Cindelle, encore sous l’emprise du spectacle de la nuit passée, s’engouffra en toute hâte dans Queen Street pour suivre avec curiosité cette poudre messagère.
Son esprit et son cœur, bien qu’irrémédiablement fascinés par le Faiseur de Ciel, ne se consumaient toutefois point pour lui d’un triste amour d’hiver, ni même d’un langoureux amour d’été, ils brûlaient plutôt d’une infinie tendresse, dont elle ne pouvait s’expliquer la rationalité. Le froid piquant de ce matin de décembre rougissait son joli minois.
L’obscurité est semblable à un bouquet de roses noires. Elle s’ouvre délicatement dans la brume, quand fuit l’aurore.
L’obscurité se transforme alors en un sortilège funeste. Elle charme l’âme fragile, et soir après soir, s’empare d’un cœur à la dérive. De son simple chant maléfique, elle brise le reflet d’un miroir trompeur, faisant de chaque éclat un gouffre de peine où tout s’évanouit.
L’obscurité transperce la lumière. De son poignard d’onyx, elle se venge du soleil et de ses ailes d’or flamboyantes, déversant de sa fiole d’encre un ultime poison.
Cindelle Montgomery avait eu, nuit après nuit, la terrible sensation de s’enliser dans ces sombres abîmes. Pourtant, dans cette obscurité infinie, naissait parfois en elle une étrange gemme qui venait éclore en un merveilleux arbre de lumière. Et, comme un cercle d’étoiles, valsaient tout autour d’étranges papillons de verre. De leur chant s’élevait alors le cri d’un désir fou, tel un baiser guidé par une puissante passion.
Malheureusement, d’un coup de griffes d’argent, le chagrin ne cessait de happer à nouveau le cœur fragile.
Et dans l’étincelante nuit, sur le sol glacial et détrempé, Cindelle s’effondrait de plus belle.
Il avait été bien rare ces dernières années qu’elle mette le nez dehors, rongée par la mélancolie. Toutefois, après la mort tragique de sa pauvre mère, l’enfant de Magdalene Montgomery n’avait pu trouver la force de quitter la petite ville comme bien des gens le lui avaient pourtant conseillé. Elle avait tout d’abord sombré dans une effroyable dépression qui, hélas, la maintint longtemps à l’écart de tous, tandis qu’elle maigrissait terriblement et ne dormait que bien trop peu tant le chagrin l’accaparait tout entière.
Les incessants efforts de l’adorable hôte de Cindelle restèrent vains durant toute une année ! Puis, comme une graine germant de la terre au printemps, l’amour que lui portait Elizabeth de Whale recouvrit et réchauffa, petit à petit, le cœur de la douce jeune femme et la sortit enfin de sa torpeur macabre. Lorsqu’elle retrouva ses esprits, l’ingénue se dit incapable de quitter For Willbrook. Étrangement liée à la cité, elle pouvait y ressentir l’âme merveilleuse de sa défunte mère, comme la percevait autrefois Hanna Alison Turner. Elizabeth pensa longtemps que le chagrin avait fait perdre la raison à la pauvre orpheline. Mais la douce madame de Whale parlait alors sans savoir qu’un miracle tout à fait extraordinaire était en marche…
« La vie de l’orpheline venait de prendre une nouvelle direction, et le temps était désormais son meilleur allié. Même For Willbrook ne pouvait changer le cours des événements, mais elle pouvait encore faire naître de chaque noir destin, un miracle. À travers cette lourde épreuve, Cindelle Montgomery pourrait bientôt atteindre le sien… »
…
Les diligences d’autrefois avaient peu à peu laissé place à de bruyantes automobiles qui fendaient les rues entre les passants. Des hommes d’une grande élégance saluaient chaleureusement Cindelle en soulevant leur chapeau haut-de-forme. La plupart des femmes, portant divers paquets plus gros les uns que les autres – qui annonçaient clairement l’imminence des fêtes –, lui jetaient un regard rapide, mais rarement indifférent. Ces citadines jalousaient en secret la belle orpheline, cette figure mystique qui apparaissait désormais parfois en ville après une absence remarquée, nimbée de toute la lumière de la jeunesse.
Sous la haute entrée principale du marché, où trônait toujours la statue à l’effigie de James Turner, apparut au même instant une élégante Berliet couleur d’ébène. En toute hâte, la voiture se dirigea vers la demeure du Cœur de Verre et disparut quelques instants plus tard dans la longue allée de cette dernière. Un doux vent s’éleva et referma le portail derrière elle. C’était bien la première fois que ses vantaux laissaient quiconque pénétrer en ces lieux.
Alestin Finnigan posa un pied à terre, le cœur battant, et rabattit le col de son manteau. Il vissa solidement sur sa tête un haut-de-forme noir corbeau. Ses souliers vernis ne tarderaient pas à être recouverts de neige, songea-t-il en haussant un sourcil ennuyé. Toutefois, il ne faillirait pas à sa mission… Dans sa poche, il tenait un objet, insignifiant par sa taille, et pourtant aussi précieux que la vie qui coulait dans ses veines. Un objet qui chatoyait de mille feux ! Et l’homme attendait avec impatience le moment où il pourrait enfin l’offrir…
De mauvaise réputation, cet Irlandais de trente-huit ans était disait-on un homme au passé tumultueux, cependant, au fond, il était tout ce qu’il y avait de plus charmant. Sa haute carrure impressionnait quiconque l’approchait, et il arborait un visage allongé, un front imposant et un large menton. Ses traits étaient ombrés d’une barbe toujours impeccablement taillée et ornés d’étincelants yeux marron chargés d’intelligence et de mystère. Un nez droit, une petite bouche aux lèvres fines et des cheveux châtains, en toutes circonstances parfaitement coiffés en arrière, complétaient ce portrait des plus attirant. On disait de lui qu’il était devenu un homme riche à la seule force de sa volonté, toutefois ses antécédents sulfureux ne cessaient d’en faire jaser plus d’un. Et tout cela pourquoi ? Tout simplement parce que bien trop de femmes se retournaient sur son passage et avaient maintes fois cherché à voler son cœur… en vain.
Seule l’une d’entre elles y avait trouvé refuge, mais refusait toujours de s’y ancrer, et il avait longtemps cherché, en secret, comment s’en faire épouser. Néanmoins, Alestin était plus têtu encore que sa bien-aimée, et il n’abandonnerait point son ultime quête, entretenue par l’impossible espoir que dans deux jours, sa belle accepterait de rester à ses côtés…