Un beau matin, alors que le jeune Wyatt Turner s'apprête à faire sa tournée habituelle à Londres, il fait la découverte d'une étrange rue qui ne figure sur aucune carte existante. Une étrange rue qui, la veille encore, n'existait pas. Alors, ce laveur de carreaux pour qui le verre n'a aucun secret décide de s'y aventurer. Et ce qu'il va trouver de l'autre côté dépasse tout ce qu'il a pu imaginer jusqu'à présent. Une maison biscornue qui fait craquer ses vieux os, une petite femme replète à la chevelure d’une succulente barbe à papa, des boîtes qui renferment de drôles de bizarreries, et une vitre qui semble abriter un monde totalement insoupçonné.


Prologue


Prudence naquit jadis d’une caresse involontaire, d’un geste incontrôlé… de l’œuvre d’un soudain froid d’hiver, que la neige orna de toute sa splendeur. Cette enfant aux allures de flocon, qu’un miracle avait métamorphosée en étoile polaire, détenait un don précieux : celui d’illuminer tel un soleil d’été toutes les beautés cachées qui se mouraient le jour durant.

Splendeurs insignifiantes qu’aucun regard ne savait aimer, elles rayonnaient brusquement dès l’instant où Prudence posait sur elles ses mirettes d’ébène. Beautés funestes et chagrines à la fois, toutes chatoyaient alors avec magnificence, telles des gouttes vermeilles sur un tapis immaculé, prodiguant même un peu de chaleur à ceux qui les avaient tant ignorées.


— CHAPITRE 1 —

Le Chemin du Gros Grêlon


Londres, que d’épais nuages gris recouvraient aujourd’hui encore, doucement s’éveillait de sa torpeur. Son visage pâle, évanescente esquisse d’un voile morne et triste, déversait le doux chant de sa mélancolie sur de sombres rivages, quand, aussi miraculeux cela puisse-t-il sembler, resplendit soudain dans l’œil d’un cygne noir… un éclat d’or. L’astre naissant, dans toute sa magnificence, ne franchit néanmoins qu’avec paresse et langueur la lourde toile charbonneuse, étirant avec hésitation ses bras chatoyants sur les sombres rues pavées, où seule une âme vagabonde accueillit gaiement la rareté de ces quelques rayons d’automne.

Ici, entre va-et-vient incessants, fumées blanches et vitrines insipides, allait se révéler un extraordinaire secret.

Or personne en ce monde n’était plus fin observateur que Wyatt Turner, rêveur courageux au cœur pur, marchant ce matin-là d’un pas enjoué vers la tâche qui l’attendait.

Ce jeune laveur de carreaux ignorait encore que l’araignée du destin tissait en cet instant la toile d’argent de son avenir… et que ne tarderait point à éclore le plus grand des mystères !

Tandis qu’il passait l’arche de Carnaby la mine songeuse, Wyatt ne contemplait point de ses iris d’aventurine le large choix des magasins indépendants, mais scrutait plutôt les vitrines déshonorées, souillées par les larmes matinales de sa ville au cœur éteint. Bien qu’il lui soit déjà quelque peu difficile de se frayer un chemin entre les hommes et femmes à l’allure distinguée, les lieux n’avaient fort heureusement plus guère de secrets pour lui, et de sa haute taille, le travailleur assidu dominait la plupart des passants.

Ayant commencé la matinée sans l’ombre d’un événement singulier, l’adolescent s’arrêta brusquement à mi-chemin de sa destination. Observant avec surprise la rue de gauche et de droite, puis d’avant en arrière, Wyatt trouva soudain le paysage qui l’entourait fort différent, sans pouvoir s’en expliquer la raison. Les sourcils plissés, le regard scrutateur, il s’autorisa quelques pas de recul et contempla une nouvelle fois les alentours. Il se demandait toujours ce qui avait ainsi attiré son attention, lorsque sur sa joue vint se poser depuis la gauche l’exquise sensation d’un vent d’hiver. Plus stupéfiant encore que cette intime caresse, il découvrit alors qu’il se passait bel et bien quelque chose d’inhabituel ; Londres – belle dame esseulée aux innombrables énigmes – soulevait à présent le voile de son deuil sous les yeux déconcertés du garçon. Une venelle étroite et maussade ne figurant sur aucune carte s’ouvrait désormais devant lui sans la moindre pudeur. Néanmoins Carnaby Street, et cela, notre vaillant artisan le savait très bien, n’avait jamais abrité d’autres accès, aussi étroits et maussades puissent-ils être, que ceux qu’il empruntait chaque matin. Toutes les enseignes habituelles, fièrement ornées de leurs pierres froides, s’alignaient là avec la plus grande distinction et n’avaient, à aucun moment jusqu’ici, montré la moindre intention de laisser place à un vulgaire chemin de traverse !

Subitement sur ses gardes, le jeune curieux voulut pourtant contempler ce qui se trouvait un peu plus loin, mais la sinistre allée ne lui permit point de percevoir quoi que ce fût qui le mette sur la piste d’une quelconque explication. Une effroyable obscurité s’y était installée la première, peu désireuse dorénavant de céder sa place.

Plus perturbant encore, nul passant alentour ne semblait souhaiter s’aventurer dans ce nouveau passage, nul n’y lançait même le moindre regard. Et personne ne paraissait en sortir...

C’en était fait du pauvre Wyatt ! Sa curiosité était bien trop grande. Il se promit toutefois de n’y jeter qu’un simple coup d’œil, après y avoir fait seulement quelques pas, rapide comme l’éclair, avant de rebrousser chemin.

Que pourrait-il bien m’arriver de fâcheux ? songea-t-il pour se donner du courage.

Et sans qu’aucun piéton lui prête attention, l’adolescent se hâta et fit sa muse des ténèbres. Le cœur en émoi, il disparut dans les bras vénéneux de la tulipe noire.

Il avança tout d’abord prudemment, n’oublions pas qu’il était encombré de son matériel ; un seau dans une main, et une courte échelle qu’il avait soulevée de l’autre pour la poser sur son épaule.

De tels lieux auraient suscité chez tout un chacun une terrible inquiétude, mais pour le courageux Wyatt Turner, il s’agissait surtout là d’une incroyable occasion de partir à l’aventure, ne serait-ce que de courtes minutes durant ! Chemin aux froides parois irrégulières, les murs en briques vermeilles exhalèrent encore l’exquis parfum d’hiver ressenti un instant plus tôt. Et jaillirent tout à coup de leurs jointures craquelées d’énigmatiques flocons de neige que le souffle sauvage d’un vent polaire emporta, virevoltants dans leurs robes de nacre, dans une danse folle. En ce lieu d’enchantement, l’automne londonien, vaincu, venait de tirer sa révérence. L’aventurier, piégé dans les profondeurs du spectacle hivernal, posa durant quelques secondes son matériel et tapota ses mains l’une contre l’autre à la recherche d’un peu de chaleur, avant de reprendre son avancée prudente.

La magie ne dura point toutefois ; au moment même où ses pieds, chaussés de bottes fourrées, effleurèrent la pierre qui marquait la fin de son voyage, le blizzard tourmenté du Grand Nord, épuisé, cessa de chanter. Il n’y eut plus l’ombre d’une dentelle floconneuse ni le plus petit scintillement d’un cristal d’argent. Se dévoila subitement sous ses mirettes stupéfaites un espace restreint, sorte de cul-de-sac, dont les gardiens solitaires n’étaient autres que les mêmes immenses murs de briques vermeilles que ceux de la ruelle. Ici, point de chant d’oiseau à entendre, nulle verdure à contempler comme Wyatt l’avait un instant espéré. En son centre se dressait juste une maison biscornue, guère plus large qu’une cabane. À la vue de son improbable invité, la curieuse maisonnette fit craquer ses vieux ossements de bois. Elle toussa à grand-peine, émettant une épaisse fumée grise qui s’échappa d’une étroite cheminée fatiguée.

Notre ami s’approcha de la demeure, poussé une nouvelle fois par la curiosité, avant de poser son encombrant attirail contre la façade. Désormais tout proche de la curieuse Dame en guenilles, il découvrit que son unique fenêtre, ronde, pas plus grande qu’un hublot, était d’une extrême laideur. Si sale qu’il lui était impossible d’entrevoir quoi que ce fût à travers.

— Mais qui pourrait bien vivre dans une si petite maison aux allures de Frankenstein ? se demanda-t-il à voix haute.

Il ne doit y avoir que bien peu de place dans le cœur d’une si vieille Dame ! songea-t-il encore.

L’inconséquent était sur le point de découvrir combien il se trompait…

Comme tout contrat de travail avait son importance en ces temps difficiles, Wyatt vit là une fort belle occasion de se faire quatre sous. Était-ce un extraordinaire coup du Destin ? Ou une simple question de chance ? Qui l’aurait su dire…?

La curiosité, dit-on, est un péché mortel qui pousse le voyageur un peu trop curieux vers le fruit défendu, sans que jamais il puisse lui résister. Mais dans la curiosité subsistent aussi des chemins de roses désirant conter leurs secrets à l’infini pour nourrir d’inoubliables aventures les jardins de l’esprit.

Impatient, Wyatt frappa trois coups à la porte. S’écoulèrent de longues secondes, qui se changèrent en quelques sombres minutes, sans que cette dernière, indifférente à son visiteur, daigne accéder à sa requête.

Le courageux jeune homme frappa donc une nouvelle fois. Hélas, personne ne vint davantage à lui.

Finalement prêt à rebrousser chemin, bien que fort déçu de ne pouvoir rassasier sa dévorante soif d’aventure, il sursauta quand le battant s’ouvrit en grinçant de toutes ses charnières rouillées. La demeure avait-elle perçu le chagrin de son cœur ou simplement voulu se jouer de lui ? Notre ami n’aurait su le dire, mais pris dans la dévastatrice tempête des mystères à résoudre, il céda sans hésiter à l’appel de l’inattendu et pénétra dans la bâtisse, n’y voyant d’abord presque rien tant l’intérieur était sombre.

L’âme de la vieille Dame, qu’un cœur fatigué illuminait en cet instant bien faiblement, lui révéla peu à peu une vaste pièce, tout en prenant garde de ne point dévoiler encore son plus grand secret !

Wyatt cligna des yeux. Bouche ouverte, saisi par tant de grandeur, il parcourut les lieux d’un regard stupéfait, avant de murmurer :

— Cet endroit est bien trop spacieux pour une si petite maison ! Quelle sorte de magie est-ce là ?

S’avançant lentement vers le centre de la pièce, il s’aperçut bien vite que ses murs n’étaient point habités de fantômes, mais meublés d’innombrables étagères biscornues, gardiennes de singulières boîtes rectangulaires, couvertes d’une épaisse poussière cendrée. C’est alors qu’enfin, face à lui, le garçon découvrit un long comptoir en bois de chêne, derrière lequel se tenait un drôle de couple qui l’observait avec bienveillance, sans un mot. Une petite femme rondelette, aux allures de friandise, tapotait délicatement d’une main fripée sa blanche chevelure en forme d’énorme barbe à papa. L’étonnante apparition jeta un coup d’œil stupéfait à son compagnon, probablement son époux, un homme grand, aussi mince qu’un fil de fer et qui portait de curieuses moustaches.

Wyatt se montra aussitôt très poli en saluant selon les convenances ceux qui semblaient être les propriétaires des lieux, puis se présenta et exposa sans attendre le motif de sa visite :

— Il m’a semblé que votre petite lucarne avait grandement besoin d’un bon nettoyage. Aussi, si vous le permettez, je voudrais m’en occuper. Mon père et m…

Il n’eut hélas pas le temps de terminer sa requête, le couple s’était soudainement mis à rire aux éclats. Avant que son visiteur n’ait le temps d’en prendre ombrage, l’étrange petite dame prit la parole d’une voix si grave que cela ne manqua pas de surprendre l’adolescent.

— Mais enfin, s’exclama-t-elle, notre si jolie fenêtre n’a selon moi nullement besoin que vous vous chargiez de la nettoyer, mon enfant ! Voyez donc cela par vous-même !

Gêné de devoir essuyer un tel refus, Wyatt se tourna vivement et contempla à nouveau l’objet de sa demande. Stupeur ! La fenêtre n’était plus désormais ce petit hublot sale qu’il avait aperçu tout à l’heure, non, elle avait bien changé à présent ! Aussi large que haute, elle dominait le jeune homme, qui crut tout à coup être devenu aussi petit qu’une souris. Il se frotta les yeux, songeant que son esprit lui jouait forcément là un vilain tour… mais non ! Il était évident que la ronde embrasure n’avait plus du tout sa taille originelle.

Néanmoins, le couple allait bien devoir reconnaître que son verre n’étincelait toujours pas et que d’innombrables toiles d’araignée l’habitaient encore par endroits.

Alors, se refusant de paraître à leurs yeux le moins du monde malhonnête, il insista une seconde fois :

— Je vous prie de m’excuser, reprit-il en se raclant la gorge, rougissant, mais il serait tout de même judicieux de me laisser m’occuper de votre fenêtre. Je vous promets d’en choyer le verre jusqu’à lui rendre toute sa splendeur. Pour cela, il n’y a pas meilleur que moi !

Il y eut d’abord un court silence. L’étrange couple, face à une telle détermination, se consulta d’un œil, avant de se sourire et d’acquiescer, complice.