Dans la petite ville secrète de For Willbrook, où perdure un hiver éternel, William James Turner, un jeune magicien de rue, fait la connaissance de la fragile Wendy de Havilland, une élégante Parisienne, perpétuellement vêtue de dentelle. Malgré leurs différences, et leur infortune, les deux jeunes gens ne tardent point à céder à leurs sentiments. Mais bien que son affection pour Wendy soit profonde et sincère, William ne parvient point à lutter contre la ferveur d’un amour secret, lui étant à jamais refusé, interdit, condamné.
Délaissée à son sort, sa jeune sœur Hanna, aux cheveux retenus d’un éclatant ruban d’argent, éprouve peu à peu une profonde et coupable jalousie.
Tandis que le funeste destin rôde autour de ses proies, prêt à se repaître d’un sinistre festin, le talentueux magicien, la tisseuse de rêve et l’enchanteresse Parisienne sentent les ficelles de leur destinée échapper à leur contrôle.
Voici l’histoire d’une dentelle et d’un ruban d’argent, s’entremêlant de magie, de secrets et de miracles.
Prologue
For Willbrook n’est pas un endroit ordinaire. Cette citadelle ne ressemble en rien aux autres bourgades, bordées de palissades et parsemées de rues plus sombres les unes que les autres. Elle pourrait être la ville idéale. Au-delà de toute naïveté, les bonnes âmes qui y résident y ont déposé leur cœur, intimement persuadées d’habiter le meilleur endroit sur terre.
La petite ville est dissimulée au cœur d’une forêt silencieuse où naissent les amours cachées et les passions condamnées. Si vous tendez l’oreille, vous pourrez entendre, au printemps, le bruit des baisers éperdus que s’échangeaient les amants d’autrefois et le chant qui naissait dans leur cœur au premier regard.
À présent, au fond des bois recouverts de leur glaciale nappe blanche, les sapins se dressent en un gigantesque miroir et reflètent bien des secrets, nés d’étranges miracles.
Bien que longtemps hors d’atteinte, For Willbrook se dévoile aujourd’hui à vous, comme on ouvre un rideau sur une fenêtre condamnée à l’oubli. Tout ce qui vous semblait impossible devient enfin réalité.
Suivez la direction du vent qui pousse vers l’espoir et, dans un tableau aux couleurs hivernales, il dessinera, pour vous, ce qui ne s’estompe jamais.
Une ville en dehors du monde
La ville de For Willbrook s’était nichée peu à peu au cœur de hautes montagnes. Si hautes, que leurs sommets semblaient transpercer le ciel immense, bien souvent couvert d’un océan de nuages. Elle était, depuis toujours, cernée de forêts sombres, incroyablement denses, qui cachaient à ses habitants l’horizon tout entier.
Malgré un soleil pâle, absent une grande partie de l’année, les bonnes âmes résidant en ville brillaient par leur richesse intérieure et ne toléraient en aucun cas les cœurs noirs et envieux. Chaque habitant vivait de la façon la plus honorable qui soit, malgré parfois un cruel manque de ressources. Tous ces êtres apportaient à leur prochain un peu d’humanité et de bonté. Ils vivaient dans la plus grande simplicité, se rappelant chaque jour que les beautés essentielles de la vie ne résidaient pas au fond de leur portefeuille.
L’harmonie faisait ainsi battre à l’unisson ces âmes pures, délicatement reliées entre elles, comme par une aiguille et un fil d’argent. On dit encore de For Willbrook qu’elle était cachée au reste du monde par la magie des bois alentour ; un paradis perdu, une incroyable légende dont les gens parlaient avec tendresse, mais souvent sans grande conviction. Mais pour beaucoup, c’était une utopie. Pouvait-on seulement croire qu’il existait encore en ce monde corrompu, un endroit foncièrement bon, construit non par la main de Dieu, mais bien par celle de l’homme ?
Peut-être qu’en grandissant, ces êtres, qui ne croyaient pas que leur citadelle puisse posséder une âme merveilleuse, avaient tout bonnement perdu la capacité naturelle de l’homme à croire en ses rêves…
Ainsi, afin de préserver cette harmonie, For Willbrook n’avait jamais été facile d’accès. Il était fortement conseillé de posséder un cœur pur et courageux, unique clef pour tenter de s’y rendre. Seul un sentier feutré, couvert de feuilles mortes, traversait les bois sombres et denses, et menait à l’entrée de la citadelle.
Les plus audacieux racontaient qu’une fois au milieu des vieux troncs drapés de mousse veloutée, où régnait une nuit éternelle, on pouvait sentir la forêt observer tous ces passeurs, armés de lanternes et bravant cette ambiance perpétuellement nocturne. Aux sons qu’émettait leur cœur – fragile, s’il venait à brûler d’orgueil –, les chemins changeaient de trajectoire et s’égaraient dans les profondeurs des sous-bois, vers de profondes sources d’eau claire.
Le piège se refermait alors, et les lieux se muaient en un gigantesque labyrinthe, d’où nulle évasion n’était à espérer.
En revanche, dans le silence de la nuit, les âmes emplies de songes et dotées d’une infinie sagesse entendaient respirer ces mêmes frondaisons, sous l’agréable brise d’une Lune d’argent. Elle soufflait depuis le firmament et, avant de s’endormir, à l’aube d’un jour nouveau, laissait s’échapper toutes les étoiles du ciel. Ces globes d’or se métamorphosaient en papillons parme, enivrant les bois de leur parfum et éclairant les environs, en cet instant précis, d’une lumière vive. Ils volaient ensuite à travers les pins, en direction de For Willbrook, dévoilant furtivement son accès, avant de plonger vers la terre pour y mourir.
Constamment, de nouvelles étoiles naissaient dans le ciel. Sagement posées sur leur trône de velours bleuté, elles attendaient le signal de la sombre pinède pour éclore – éphémères créatures de la nuit – et achever ainsi leur tâche de guide céleste.
Il y eut bien des passages – des hommes inquiets, des sages, des fous, des ignorants –, et beaucoup disparurent, dévorés par la nuit.
L’accès à For Willbrook demeurait un grand secret.
Pourtant, la réputation de la ville s’étendait peu à peu, et naissait enfin un vent d’espoir. Chacun souhaitait s’abriter du mal qui se déployait à travers le monde. Cet engouement pour la cité dura quelques décennies et elle connut alors une longue période de prospérité.
Cependant, l’appât du gain réapparut peu à peu, tourmentant les âmes incertaines, et poussa bien des hommes à rebrousser chemin en direction des grandes villes, dans l’espoir d’une nouvelle richesse matérielle. Beaucoup se perdirent en route et n’arrivèrent jamais à destination. Au-dessus de leur tête, les étoiles pâlissaient, les laissant s’égarer, brûlés par leurs rêves vaniteux. Les sous-bois seraient désormais leur tombeau.
Peu à peu, la citadelle riante se changea en petite bourgade maussade et vide. Horizon gris entrecoupé de clarté, elle se mourait, comme ses rues privées d’activités. Ses derniers résidents ne pouvaient se résoudre à quitter l’endroit où leurs secrets étaient si bien cachés.
Alors, comme un dernier espoir pour cette ville et ses habitants, grâce à la force de vie qui coulait encore en eux comme la sève dans les bois, le miracle tant attendu arriva. Bien qu’il fût difficile de rejoindre For Willbrook, un jeune étranger prit un jour le sentier de la forêt, certain de s’engager dans un raccourci à travers les montagnes…
Au loin, à l’aurore d’un monde nouveau, ce jeune étranger du nom de James Turner sortit des bois et traversa l’unique pont voûté à la rencontre de sa destinée. Face à cette fabuleuse découverte, Monsieur Turner fut saisi de l’impression miraculeuse qu’il était là pour ranimer les espérances de chacun.
Il tomba immédiatement sous le charme de For Willbrook. Quelques jours après son arrivée, il sentait déjà germer dans la terre les fleurs de la paix. Le jeune garçon aimait la liberté qu’offraient ces grandes avenues, les vitrines mal éclairées, le marché fleuri du mercredi matin et le fait que, bien qu’il n’ait jamais rien demandé, les bonnes âmes de la cité lui avaient immédiatement offert une hospitalité inconditionnelle.
James se montra extrêmement touché et promit à tous la renaissance de leur merveilleuse ville.
Dans un premier temps, il eut l’idée de construire un train, à deux voies, qui traverserait le monde et leur rapporterait l’animation perdue. Avec conviction et espoir, For Willbrook lui donna vie. James pensait qu’ainsi il ne serait plus nécessaire d’arpenter les sentiers de la forêt. Là-dessus, pourtant, il se trompait grandement…
Dans le lointain, au cœur des sombres forêts, débutait la mystérieuse métamorphose du train de For Willbrook, le Grand View Express, invisible à l’œil de tous, attendant patiemment son heure. Un étrange pouvoir était à l’œuvre, s’insinuant peu à peu hors des bois, pour imprégner le train de sa sombre magie.
Avec le temps, il allait s’effacer aux yeux du monde et ne rester visible qu’aux habitants de la ville, ou à ceux qui lui étaient liés. Les bois redeviendraient le seul passage possible pour découvrir ces lieux. Mais tout cela ne se produirait que lorsque ceux-ci auraient retrouvé un équilibre idéal, un cœur battant à nouveau.
Pendant ce temps, alors que la vie s’écoulait paisiblement, James se découvrait un véritable don pour la magie et mettait au point un incroyable spectacle d’illusionniste de rue, suscitant la curiosité de tous.
Un soir enfin, sous une foule de regards inquisiteurs, il transforma en un titanesque monument de glace la grande entrée des commerces, faite de briques rouges et de blocs de pierre dotés de pignons étroits. Sous un ciel chargé d’étoiles, les regards s’enchantèrent et, du bout de leurs doigts curieux, les spectateurs émerveillés touchèrent la paroi translucide, comme sculptée dans le verre. Aussitôt, celle-ci disparut, laissant les esprits éblouis s’égarer, à la recherche de l’impensable. Alors, obéissant à un simple geste du magicien, une légère pluie d’or et de platine se mit à tomber, chaque gouttelette reconstituant l’entrée et ses blocs de pierre. Dans les jours qui suivirent ce numéro prodigieux, la renommée du jeune homme s’étendit à travers le monde, telle une gigantesque traînée de poussière enchantée.
Désormais, James ne voyageait plus ; le monde entier venait à lui. Ainsi, il honora sa promesse, scellant sa parole dans la glace et le métal.
Il avait redonné vie à For Willbrook.
Les mois suivants furent merveilleux. La petite ville s’agrandit et compta bientôt trois mille vingt-trois âmes. Chacune voyait en James un ange tombé du ciel. Son immense bonté fit de lui un homme respecté, loué pour son dévouement envers ses concitoyens. On le considéra comme un sauveur, qui n’avait pas seulement apporté la vie avec lui, mais aussi une merveilleuse magie.
Un beau jour, lors d’une représentation de rue, il croisa le regard d’Alison, celle que le destin lui réservait et qui devint, quelques mois plus tard, sa tendre épouse. D’un amour fusionnel et passionné, leurs cœurs à jamais se trouvèrent liés.
Hélas ! Le temps et les différents médecins consultés démontrèrent que Madame Turner ne pouvait enfanter. Heureusement, leur amour était comme un élixir de bonheur, et leur histoire resta une romance dont les pages jamais ne semblaient devoir se déchirer. Les habitants de For Willbrook partageaient pourtant leur peine et auraient tellement souhaité que James et Alison se voient offrir un enfant par les mains de Dieu.
Ensemble, les jeunes gens connurent malgré tout une existence paisible et prospère. Bientôt, James Turner put installer sa femme dans une ravissante maison, qu’il bâtit de ses mains.
Et soudain, quand plus personne ne pensait voir un jour la tendre Alison s’arrondir et porter la vie, se produisit un événement inattendu, inexplicable ; un petit miracle qui bouleversa leur existence : l’épouse chérie de tous tomba enceinte et donna naissance à un magnifique garçon, qu’elle nomma William James. La magie avait volé ses droits à la vie, et les mois succédèrent aux jours, dépouillés de toute tristesse.
Bien plus tard, un jour de pluie comme il en est tant à For Willbrook, James décida que l’heure était venue… et comme on offre le plus beau des trésors, l’homme transmit à son fils son don pour la magie.
Un nouveau miracle vint percuter leur vie pourtant déjà si merveilleuse et bien remplie. Un miracle, dont malheureusement, il allait falloir payer le prix. Par un matin d’avril frileux, Alison donna péniblement naissance à une petite fille qu’elle nomma Hanna Alison. Tant de bonheur se paie parfois bien lourdement, et la pauvre femme, épuisée par ces deux grossesses miraculeuses, s’éteignit quelques instants plus tard. Pour une fois, la magie de James resta impuissante, et ne pouvoir éviter ce drame attisa encore son profond chagrin.
Les habitants le crurent tout à coup devenu fou, lassé d’avoir trop brillé. En réalité, il souffrait, tout simplement, mais cette douleur le harcelait constamment.
Les mois passèrent péniblement, sans but, sans joie, bien trop lentement. Monsieur Turner ne voyait plus, en ses enfants grandissants, que le pâle reflet de leur mère. Alors qu’Hanna soufflait à peine sa première bougie, privé de celle qui était son oxygène, James finit par s’éteindre et rejoignit sa bien-aimée parmi les étoiles.
Ce jour-là, quelque chose d’extraordinaire se produisit dans le ciel de For Willbrook : le printemps naissant gela et ne fleurit plus jamais. L’été ne brûla plus jamais. L’automne ne jaunit et ne pleura plus jamais. Les saisons s’étaient figées, laissant la ville dans un tombeau de neiges magiques et éternelles. À jamais l’hiver perdurerait ; et même si la glace fondait par moments, ce ne serait qu’une pâle esquisse de ce qui avait représenté autrefois les différentes saisons. Longtemps, les habitants pensèrent que la ville portait le deuil glacial de son miracle passé.
En dernier hommage à l’homme qui avait rendu la vie à leur citadelle tant aimée, ils érigèrent, à l’entrée du pont voûté, un splendide panneau. C’était un arc de cercle portant l’inscription For Willbrook gravée sur un cintre d’acier et soulignée par l’année de renaissance de la ville : 1892.
En dessous, pendaient dans le vide les mots : « six Pieds au-dessus du ciel » forgés en lettres de verre.
Depuis cette époque, les voyageurs qui en parlent racontent qu’elle est la ville qui réside six pieds au-dessus du ciel. On la croyait morte, avant de voir son âme renaître bien au-dessus du ciel qui la domine.
Grâce à James, elle était devenue la célèbre « ville en dehors du monde », unique endroit où naissaient désormais les véritables miracles.
Quelques mois après l’installation du panneau, grâce aux efforts conjugués de tous ses habitants, la cité put jouir à nouveau d’un jardin fleuri, qu’ils baptisèrent : le Jardin des Glaciers.
Il ne comptait pas moins de cinq variétés de fleurs, arbres et arbustes pouvant supporter l’éternel hiver : la pensée, le mimosa, le camélia, la bruyère d’hiver et la primevère. Au centre du jardin, se dressait le Labyrinthe des Miroirs. Au premier abord, il semblait conçu pour l’amusement des enfants, mais ses miroirs contenaient un message pour chacun des visiteurs. Ils rappelaient à tous que les événements ayant succédé à l’arrivée de James Turner n’étaient pas le fruit du hasard. La magie existait bel et bien. Qu’elle soit perçue comme distraction ou comme croyance, tous avaient la certitude qu’elle était née en ces lieux.
Ce que les citadins ignoraient encore, c’est que le Labyrinthe renfermait un secret : le Miroir de Shéol, forgé à partir des larmes de désespoir et de chagrin, versées à la perte d’un être cher et captées par la terre de For Willbrook.
La ville, dans cet écrin, renfermait son joyau le plus précieux : l’Amour, pur et inconditionnel.
Dès la fin de sa construction, l’enceinte de la cité se changea en un gigantesque miroir, renvoyant à chacun son propre reflet, avec la bienveillance d’un regard plein d’amour. Jamais il ne fit naître d’orgueil. Jamais rien ne parvint à ternir ce chef-d’œuvre. Pas même la mort : ce sommeil infini, attelé à un cœur éternel ne s’épuisant jamais. La vie, lentement, reprit son cours, tandis que de petits yeux malicieux, surmontés de grandes oreilles bien informées des secrets qui entouraient ces lieux, observaient avec attention les boîtes aux lettres de la ville.
Chacun des habitants prit soin, à tour de rôle, d’Hanna et de William, avec la plus grande tendresse.
À livre ouvert
Ainsi, William et Hanna furent élevés ensemble – ils avaient, jour pour jour, deux ans de différence – et avec une extraordinaire bienveillance. Ils s’épanouirent alors, loin de toute dissension et de toute dispute, pendant de nombreuses années. L’harmonie dans laquelle ils vécurent les lia d’une bien étrange manière, empreinte d’un amour profond. Malgré le contraste de leurs caractères, ils se complétaient et ne s’en aimaient que davantage.
À peine âgée de dix-neuf ans, Hanna était déjà le portrait vivant de sa mère. Des pommettes hautes, un nez fin et légèrement retroussé, de magnifiques lèvres pleines et une petite fossette au creux du menton, qu’elle partageait avec son frère. Sa peau était de porcelaine, ses longs cheveux châtain foncé flamboyaient par endroits de chauds reflets auburn, retenus par un éclatant ruban d’argent. Ses yeux noisette en forme d’amande étaient ourlés de longs et épais cils noirs. Hanna communiquait sa profonde douceur à William, ce qui atténuait le tempérament de feu de celui-ci. Elle était la seule femme, pleine de bonté et de tendresse, qui parvenait à calmer les élans fougueux de ce jeune magicien d’un mètre quatre-vingt. Il la considérait souvent comme son propre équilibre. Elle était plus calme, et semblait tellement plus naïve que son aîné, au tempérament étonnamment sanguin pour un habitant de For Willbrook.
William avait maintenant vingt et un ans. Son corps d’homme était nerveux, mince et musclé. De ses yeux brillants, quand la lumière s’estompait lentement à l’horizon, s’échappaient les éclats d’un océan qui se déchaîne. Sur sa pommette gauche se dessinait une fine cicatrice, jadis infligée par une des grosses griffes maladroites de Gustave, le brave chien de Monsieur Hardcliff, leur ancien voisin. Pauvre Monsieur Hardcliff ; malgré une forte dépendance à l’alcool qui avait fini par l’emporter, il n’en était pas moins toujours resté, à leurs yeux, un homme incroyablement bon.
La cicatrice se dessinait telle une virgule, accentuait sa fossette et rehaussait sa beauté d’ange ténébreux, ponctuant son doux visage et rendant si particulier le charme de William. Le jeune homme avait, lui aussi, un nez court mais droit comme celui de son père, souligné de magnifiques lèvres pleines qu’encadrait une mâchoire forte et volontaire. Il portait toujours plaqués en arrière ses cheveux mi-longs, brun foncé, où parfois s’invitaient de sombres reflets. William James Turner ne s’intéressait absolument pas au mystère bien trop complexe que constituait, selon lui, l’âme humaine. Il n’accordait aucune importance aux tumultes de la vie et aux diverses actions de l’homme à travers l’univers. Il espérait simplement qu’un jour, on parlerait de lui comme du plus grand magicien que le monde ait porté.
Il n’était pas avide de connaissances universelles, ne se passionnant que de magie et des maintes possibilités qu’offre la manipulation du corps et de l’esprit.
Hanna s’enthousiasmait quant à elle pour les romans éthérés ou passait des heures à contempler les majestueux et merveilleux paysages de For Willbrook. Elle aimait particulièrement les courbes sublimes des montagnes et le calme feutré de l’hiver éternel. Elle attendait avec impatience chaque premier flocon scintillant, qui l’émerveillait et la ravissait. Depuis son enfance, la jeune femme était atteinte d’une insidieuse maladie chronique. Son sang, à la vie pourtant si précieux, était devenu pour elle un véritable poison, et elle ne devait qu’aux bons soins du docteur Orge de pouvoir encore profiter de tant de merveilles. Malgré les injections à répétition, administrées depuis toujours, matin et soir, par le dévoué médecin, Hanna répétait sans cesse que des malheurs bien plus terribles que les siens s’abattaient sûrement ailleurs.
Pendant que la jeune femme s’évadait à travers ses lectures, William inventait continuellement de nouveaux tours, plus incroyables les uns que les autres, qu’il testait ensuite avec succès dans les rues de la ville. À ses yeux, l’univers n’était constitué que de masses rondes sans grand intérêt. Ce n’était pas non plus vers les diverses formes de politique que son attention se portait. Il était enivré par le désir fou d’aborder son existence comme bon lui semblait.
Ils vécurent ainsi des années sur l’héritage de leurs défunts parents. Mais peu à peu, l’argent vint à manquer. Il aurait fallu emménager dans une habitation plus simple, moins grande que celle bâtie par James pour abriter sa famille. Mais dans leur paisible maison, Hanna disait ressentir les âmes saintes de ses aïeuls, brillant comme des étoiles dans le ciel de For Willbrook. Il n’était pas question pour elle d’aller vivre ailleurs.
D’instinct, William transforma alors sa passion en un travail glorieux et suivit vaillamment les traces de son père. Il se dévoua entièrement au bonheur de sa sœur, refusant que celle-ci travaille tant qu’il pourrait leur assurer une existence agréable.
Secrètement, le jeune magicien éprouvait, depuis l’adolescence, une brûlante passion charnelle pour sa cadette. Elle était un élément crucial de sa vie. Bien que cela ne soit guère raisonnable, il ressentait pour elle un désir difficilement contrôlable, responsable du feu qui coulait dans ses veines et incendiait tout son être… tout en sachant pertinemment que cet amour lui était à jamais refusé, interdit, condamné… Il ne se sentait pas de taille à imposer à sa tendre sœur les regards haineux du monde, et ses horribles préjugés. Alors, William se consumait dans des songes où la terre serait un empire au sein duquel aucun amour ne serait condamné.
Même si, en apparence, elle ne donnait jamais l’impression d’être réceptive à son désir, Hanna semblait pourtant porter en elle le même brûlant secret.
Quand ces deux êtres merveilleux s’éloignaient l’un de l’autre, la terre cédait au froid de l’hiver environnant ; et gelait alors tous les astres du ciel. Mais lorsqu’ils se retrouvaient, leur sommeil ruisselait de rêves tendres, sous une lune illuminée par cet amour interdit.
William avait toujours pensé que le travail rendrait sa sœur maussade et userait sa fragile constitution. Il voulait, par tous les moyens, protéger l’incroyable beauté de la jeune femme et préserver sa sensibilité. De plus, son éducation n’approuvait guère le travail chez les dames.
Toutes les belles qualités de la nature étaient innées chez Hanna ; elle était d’une grande générosité et savait révéler le meilleur de chaque être qu’elle côtoyait. Son frère était persuadé que son cœur ne pouvait être constitué de muscles et de sang comme un organe ordinaire, mais plutôt d’une gemme sans pareille, cachant en elle son âme et lui servant d’écrin.
Elle était d’une fragilité sans égale. William était convaincu que ce parangon si précieux ne saurait affronter le péril le plus sombre du monde : l’Amour. S’il venait à être brisé, il finirait aussi terne qu’une pierre brute arrachée à la terre.
Hanna était née pour les hauteurs célestes de la lumière, bien que sous le signe de la Terre. William était le tonnerre au milieu du silence, né sous le panache d’une étoile déchue. Et il la protégerait, quel que soit le prix à payer pour cela.
Chacun ressentait un plaisir exquis à évoquer les souvenirs de leur enfance. Malgré le malheur qui s’était abattu sur leurs parents, les pensées sombres et souillées n’avaient pas de place dans leur esprit. Ils étaient tous deux bien conscients d’avoir mené, jusqu’ici, une vie sereine et pleine d’attraits, en grande partie grâce à la merveilleuse hospitalité des gens de For Willbrook.
Mais le jeune homme était trop fier pour accepter plus longtemps les bienfaits de leurs voisins. C’est pourquoi jamais le mauvais temps n’aurait pu le contraindre à rester une journée entière à la maison.
Souvent, le soir, après une longue journée consacrée à l’émerveillement des passants dans les rues de la cité, il scrutait du regard la tisseuse de rêve qui, accoudée à la grande table de la cuisine, ses longues boucles brunes immuablement retenues par le même ruban d’argent, voyageait au cœur de ses œuvres fantastiques. Bien plus que de sonder l’esprit de sa tendre sœur, William cherchait à deviner ce que dissimulait son âme, ce qu’elle pouvait bien imaginer quand ses yeux se posaient sur les toutes premières lettres d’une nouvelle histoire. Il l’avait contemplée maintes fois, mais ne se lassait jamais du spectacle, qu’involontairement, elle lui offrait. Bien qu’il n’approuvât pas les lectures absurdes de la jeune femme, il se devait de reconnaître que ces moments d’intense sérénité ne lui étaient octroyés que par la soif de culture de sa cadette.
Sans bruit, quand le désir se faisait insoutenable et incendiait ses sens, le magicien torturé retournait se livrer au tumulte glacial des ruelles.
Le froid de l’hiver constant ne l’impressionnait plus. Il passait des jours entiers à travailler ses tours de magie, et mois après mois, sa renommée toujours plus grande attirait en masse, hommes et femmes vers For Willbrook. William maintenait ainsi bien vivante, à tout juste vingt et un ans, la promesse de son père.
Elle était comme une légende qui allait perdurer dans le temps et qui, croyait-il, mourait un jour avec lui.
Par un froid matin de tempête estivale, Donald de Havilland et sa fille Wendy arrivèrent en ville par le dernier train de For Willbrook. Ce ne fut pas tant le fantastique paysage qui attira immédiatement l’attention de ce grand homme qu’une foule émerveillée et ce qu’elle pouvait bien renfermer. Il se mêla instinctivement aux autres badauds et découvrit, de ses petits yeux turquoise épousant la forme étonnamment parfaite d’un ovale, le jeune et miraculeux William James Turner.
Au-delà d’un abord inquiétant, rehaussé par un nez imposant et d’épais sourcils en V surlignant son regard stupéfiant, Donald était un homme droit et au grand cœur. On distinguait clairement sous ses cheveux cendrés et sa barbe blanche, un homme de soixante-dix ans, se portant à merveille et habitué à en imposer par sa prestance unique. Alors qu’il se tenait face au jeune magicien, leurs regards se croisèrent un instant. La clarté avec laquelle ils lurent instantanément l’un en l’autre fut comme une fulgurante révélation. L’homme, émerveillé par les tours que le garçon enchaînait avec aisance, détecta en William un être prodigieux.
Tandis que le ciel s’assombrissait plus encore, annonçant l’arrivée d’une formidable tempête de neige, il eut alors une vision parfaite de leur avenir.
Au loin, le Grand View Express laissa échapper un dernier sifflement plaintif, puis disparut dans les bois sombres, sa mission accomplie…
La foule se dissipa en toute hâte, laissant seuls au milieu du tumulte naissant, cet Anglais aux traits durs, mais au regard troublé, et un jeune homme désarçonné par la portée de leur rencontre.
William avait été profondément surpris en apercevant le grand homme. Jamais auparavant, il n’avait observé chez quiconque pareille prestance – quel personnage distingué, et d’une incroyable élégance malgré son visage sinistre ! Tout à son étonnement, il osa à peine poser un regard admiratif sur la pâle jeune femme qui l’accompagnait. Elle était raffinée et extrêmement jolie, mais semblait totalement hors d’atteinte pour un simple magicien de rue.
Stupéfait, William entre-aperçut l’homme qui se dirigeait résolument vers lui et sentit sa main se poser sur son épaule, alors qu’il s’affairait à ranger son matériel.
— Venez donc, mon garçon, avant que le ciel ne nous tombe sur la tête !
Bien que peu habitué à s’entendre donner des ordres, William James Turner se laissa pourtant conduire jusqu’au nouveau lieu de résidence des De Havilland. Et, tandis que les cieux noircissaient toujours plus au-dessus des toits de la ville, Donald lui fit une proposition qui allait changer radicalement le cours de son destin.
Les deux hommes s’étaient installés l’un en face de l’autre, auprès d’un revigorant feu de cheminée, dans le grand salon avoisinant le hall.
— Eh bien voilà, jeune homme, sachez que ma fille et moi emménageons à For Willbrook de façon définitive. Cette cité sonne la fin du long voyage entrepris par Wendy, et il est essentiel pour moi que son séjour ici soit des plus plaisants. Atteinte d’un mal terrible, mon enfant s’étiole et ne devrait tarder à s’éteindre… Je tiens à ce qu’elle ait à ses côtés, jusqu’à son dernier souffle, un ami qui la soutienne, la divertisse et partage agréablement avec elle le peu de temps qui lui reste. Ce confident, je souhaite que ce soit vous, monsieur Turner. Dès l’instant où mon regard a croisé le vôtre sur cette place, j’ai perçu en vous une profonde bonté, bien qu’ensevelie sous des abords fougueux. J’ai toujours eu pour cela une sorte de sixième sens, comprenez-vous ?
— Vous me voyez, Monsieur, bien heureux de l’apprendre. Et je vous témoigne tout mon respect. Ce que vous faites pour votre enfant est en tout point admirable, mais permettez-moi de m’étonner de votre…
— Tout ceci vous paraît certainement bien soudain, l’interrompit le vieil homme en levant une main impérieuse. Mais le temps est compté pour Wendy, et je suis, quant à moi, certain de ce que j’ai discerné en vous découvrant il y a quelques instants, au milieu de cette foule émerveillée. Vous me semblez avoir à peu près l’âge de ma fille, et vous êtes l’essence même de la vie qui la quitte. Je vous ai vu à l’œuvre. J’ai senti émaner de vous cette force tranquille qui caractérise les hommes au cœur pur. Là aussi, je serai honnête avec vous, monsieur Turner ; je n’ai jamais accepté de présence masculine auprès de Wendy et soyez assuré que cela n’est pas près de changer. Votre compagnie ne devra être teintée que d’une amitié profonde et désintéressée, sous peine de renvoi immédiat et sans préavis. Je n’ai eu que trop souvent le loisir d’observer les regards concupiscents que provoque la beauté de ma fille, et je peux sans peine déceler toute pensée perverse. Déflorer son innocence ! voilà toute l’ambition que les garçons minables croisés jusqu’ici avaient à son encontre. Hélas, malgré tous mes efforts et toute ma vigilance, je n’ai pas su la protéger…
Confessions
Six mois plus tôt…
Comme chaque lundi, l’élégante Parisienne, perpétuellement vêtue de dentelles, s’était rendue ce jour-là au Parc floral des papillons de Paris, dans la grande serre jardin, où elle observait, des heures durant, ces petites créatures dans leur somptueuse parade.
Elle se passionnait pour les plantes et l’émergence des chrysalides diaphanes qu’elles portaient avec grâce. Cette fois encore, Wendy était restée là jusqu’à la tombée de la nuit.
La lune, levée très tôt, scintillait tel un disque d’argent se reflétant sur Paris. Comme à son habitude, la jeune femme attendait sagement son père en sillonnant les allées du parc. C’était bien le seul engagement vis-à-vis duquel Donald se montrait intransigeant ; elle ne devait en aucun cas quitter les lieux avant son arrivée.
Wendy marchait seule, dans l’obscurité muette et livide, sur le sentier qui menait vers la sortie. Les arbres semblaient lui parler tout bas, à travers un souffle léger qui s’étendait autour d’elle. Monsieur de Havilland était en retard ce soir-là, et, peu à peu, les passants s’éclipsèrent ; l’endroit finit par être totalement désert, bercé par le seul chant de la nuit. Nul bruit n’osait perturber cet enchantement. L’astre irisé, bien que visible derrière les nuages arachnéens, éclairait à peine certains bosquets. Wendy avançait lentement, enchantée par la rare beauté des nuances nocturnes.
Un vent vif souffla tout à coup dans les feuillages et, surgissant d’un massif voisin, un homme à la moustache frémissante l’aborda.
— Mademoiselle, puis-je vous accompagner ? Une femme d’une telle beauté ne devrait certainement pas s’attarder la nuit dans les parcs de cette ville. Nous ne sommes jamais assez prudents de nos jours.
— Merci, monsieur, mais mon père m’attend, répondit-elle poliment.
— Laissez-moi donc vous raccompagner jusqu’à lui. L’individu s’approchait encore.
— Vous êtes bien aimable, monsieur, mais non merci. Maintenant, je vais vous quitter.
— Oh, voyons, allez… ricana-t-il, soudain menaçant.
Il effleura son bras.
— Non ! Je vous ai dit NON, hurla Wendy en reculant.
L’homme la saisit alors violemment par la main.
— Mais que faites-vous ? Je vous demande de me lâcher sans attendre !
— Vous vous débattez, ma chère ? Mademoiselle, j’ai bien vu vos regards me faire des avances. Depuis notre rencontre, vous ne cessez de m’exciter. Vous m’avez séduit, et maintenant, vous voulez m’ignorer ?
— Je vous en prie, monsieur, vous faites erreur, je ne vous connais pas ! Lâchez-moi ! Oh de grâce, je vous en conjure…
— Taisez-vous donc ! Regardez-vous, imbécile insoumise ! Vous, qui cherchez sans cesse les hommes des yeux… Vous voilà enfin satisfaite !
L’homme lacera de son canif la robe de velours rouge. Wendy était maintenant à terre, son beau visage râpé par le gravier du chemin.
— Non, par pitié, vous me faites si mal…
— Vous allez vite apprendre à aimer, petite sotte ! Oh oui, que c’est bon !
Les larmes s’écoulaient silencieusement sur l’innocent visage, aussi blanc que l’astre brillant dans les cieux d’ébène. La cruauté d’un geste doux, quelques baisers sans saveur volés furtivement, des caresses violentes et sans passion au creux des reins, et cette poigne meurtrière maintenant fermement ses mains contre terre…
Donald arriva trop tard, bien trop tard. Elle gisait au sol, nue sur la terre humide.
— Je vous en prie, murmura-t-elle simplement. Je vous en prie…
Monsieur de Havilland détacha immédiatement son manteau et en recouvrit la jeune femme. À cet instant, à la croisée d’un simple regard, deux âmes déchirées sombrèrent dans le néant. Au plus noir du cœur des bois, un papillon venait de perdre ses ailes.
Sous la clarté de la lune, apparut un instant le visage de Wendy de Havilland, défiguré par la douleur et la perte de sa tendre innocence.
Ce live évoque les ambiances singulières et envoûtantes de Tim Burton !