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« Le Festin funeste de Camberwell Grove »

Extrait de The Penny Herald, journal populaire satirique — édition du 10 novembre 1888


L’affaire qui ébranle ce matin les tapis de la bourgeoisie londonienne ne vient pas, pour une fois, des ruelles sordides de Whitechapel, ni des ténèbres fumeuses de Bethnal Green. Non, chers lecteurs — le crime s’est fait une place là où les bottines ne crissent que sur le gravier propre : à Camberwell Grove, quartier paisible, allée bordée d’érables disciplinés, et demeures si bien tenues que même le Diable hésiterait à y jeter un œil sans n’avoir, d’abord, tout l’accord. 

C’est dans l’une de ces maisons, vaste, cossue, respectablement close, que furent retrouvés dans la nuit du 9 au 10 novembre les restes — oui, les restes — de Monsieur et Madame Ingham, couple jusque-là connu pour ses réceptions menées avec la ponctualité d’un service de table et son goût pour les digestifs continentaux.

Le crime ? Une composition.

Pas un meurtre. Pas une exécution.

Une œuvre.

Un chef-d’œuvre d’horreur.

Les deux époux gisaient, ou plutôt reposaient, dans un grand lit aux draps pourpres, disposés comme deux mannequins de vitrine anatomique. Leurs visages — ou ce qu’il en subsistait — étaient posés à plat, tels des masques de carnaval retirés après la dernière danse.

Quant à leurs entrailles, elles reliaient les corps comme des guirlandes de Noël — un brin précoce, mais d’une symétrie remarquable.

Un agent de Bow Street, pris d’un spasme lyrique (et d’un haut-le-cœur), confia au The Penny Herald :

« Sur la table de nuit, un portrait du couple, souriant, heureux, semblait les contempler, ravis de leur propre fin. »

Mais comment un tel festin a-t-il pu se tenir dans une maison sans fracture, sans bruit, sans un cri, sans même une lampe déplacée ?

On murmure que la fenêtre du premier étage fut retrouvée brisée de l’intérieur — comme si le tueur, satisfait de sa composition, avait préféré s’éclipser par les airs.

Est-il Ange d’obscurité ?

Le jardinier n’a rien vu. La bonne, non plus. Le chat… a fui.

Quant aux voisins, leur silence est à la hauteur de leurs rideaux : épais, opaques, et tirés jusqu’au menton.

Ce que dit le Penny Herald ?

Que l’assassin n’est pas un criminel. Non.

C’est un esthète. Un arrangeur de l’Au-delà.

Un peintre du pourpre, un sculpteur de l’éphémère.

L’inspecteur en charge — que l’on dit « perplexe mais toujours très bien coiffé » — a refusé toute déclaration officielle.

On conte toutefois, dans les couloirs de Bow Street, que l’affaire ne ressemble en rien aux exactions de l’Éventreur.

Trop propre. Trop polie.

Trop pensée.

Avis à nos lecteurs :

Si l’on vient dîner chez vous, et que votre invité commente la symétrie de vos rideaux avec trop d’admiration…

Songez à lui ôter discrètement le couteau à viande.

T.B. Liverscratch

Création originale – Éditions Léopoldine. Visuel issu de Canva Pro. Tous droits réservés. Maison imaginaire des Ingham. Image générée par intelligence artificielle – à titre illustratif.

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