Suggestion musicale
Pour une immersion complète
À propos d’une facture conservée par lord Dumpsey
Sur la facture Hartridge & Fils – 14 juin 1851
Parmi les pièces demeurées en dehors de tout inventaire officiel, conservées dans les archives non répertoriées de lord Dumpsey, figure un document d’apparence fort anodine : une facture datée du 14ᵉ jour de juin de l’an 1851, émise par la maison Hartridge & Fils, antiquaires établis à Londres, 10 Milk Street, Cheapside.
Ce document atteste, en des termes sobres, la vente d’un miroir ancien, de belle facture, dont les caractéristiques stylistiques et décoratives concordent en tous points avec l’objet que lord Dumpsey devait acquérir bien des années plus tard. Or — singularité peu commune — ladite facture ne mentionne aucun nom d’acquéreur, aucune adresse, aucun reçu signé. Seule subsiste une note secondaire, portée d’une main différente, évoquant la visite récente de l’acheteur à la Grande Exposition de Londres, tenue cette année-là au Crystal Palace.
Ce détail, bien que d’apparence secondaire, prend, ce nonobstant, un relief tout particulier si l’on considère le contexte dans lequel il s’inscrit. L’année 1851 fut celle de la révélation moderne — celle où l’homme, pour la première fois peut-être, se vit regardé par les objets qu’il contemplait. Le Crystal Palace, cathédrale de verre et de fer, exposait moins les merveilles de l’industrie qu’elle n’offrait au visiteur le spectacle grand de sa propre image. Architecture de la transparence, du reflet et du regard retourné — ce lieu était en tout point l’extraordinaire théâtre de l’éblouissement, où le miroir, exposé, devint une sorte d’intercesseur entre soi et le monde.
C’est dans cette atmosphère d’éveil esthétique, de narcissisme industrieux, que survint l’acquéreur demeuré inconnu. Ni nom, ni adresse, ni justification ne furent exigés. Il entra après l’heure, contempla longuement le miroir, et murmura cette phrase — consignée en marge :
« Ce miroir est le seul qui m’ait jamais regardé comme je l’ai si ardemment désiré. »
La suite relève de la pénombre. On ne sait par quels détours l’objet passa de main en main — mais l’on sait qu’il fut vu, quelques années plus tard, dans l’atelier de Dante Gabriel Rossetti, et qu’il aurait séjourné, plus encore, dans les appartements de Ludwig II de Bavière.
Ce n’est qu’à l’issue de cette dernière succession, au cours d’une vente privée tenue à Munich, que lord Dumpsey en fit l’acquisition. Le prix qu’il consentit à verser fut jugé exorbitant. Toutefois, cet homme n’en fut point dissuadé : l’histoire, dit-on, l’avait plus fasciné que l’objet lui-même.
Ce fut bien plus tard, lors de ses recherches personnelles sur les origines du miroir — recherches qu’il mena dans une discrétion absolue — que lord Dumpsey mit la main sur cette facture londonienne de 1851. L’un des héritiers de la maison Hartridge lui devait une faveur ancienne, et l’accès à un registre secondaire, relégué parmi les papiers de l’arrière-boutique, permit cette redécouverte.
La facture fut retrouvée, des années après la mort du baron, insérée entre les pages d’un traité de taxidermie, conservé dans la bibliothèque de sa demeure — un ouvrage qu’il ne consultait, selon ses domestiques, que lors de ses insomnies prolongées.
Et nul ne sut jamais dire si ce classement, plutôt improbable, avait été l’effet d’un oubli, d’une prudence supputée… ou d’un pressentiment plus obscur encore...